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Full text of "Petite légende dorée de la Haute-Bretagne"

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The Project Gutenberg EBook of Petite lgende dore de la Haute-Bretagne, by 
Paul Sbillot

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with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Petite lgende dore de la Haute-Bretagne

Author: Paul Sbillot

Release Date: October 5, 2008 [EBook #26780]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAUTE-BRETAGNE ***




Produced by Pierre Lacaze, Chuck Greif and the Online
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by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









PETITE BIBLIOTHQUE BRETONNE

PAUL SBILLOT

PETITE LGENDE DORE

DE LA HAUTE-BRETAGNE

[Illustration]

NANTES

SOCIT DES BIBLIOPHILES BRETONS ET DE L'HISTOIRE DE BRETAGNE

M.DCCC.XCVII

[Illustration]

TIR  400 EXEMPLAIRES NUMROTS

Pour la _Socit des Bibliophiles bretons_

Exemplaire n

SOCIT DES BIBLIOPHILES BRETONS ET DE L'HISTOIRE DE BRETAGNE




TABLE


_La sainte marchant sur les eaux_, frontispice, dessin
de Paul Chardin_

PRFACE      I.

_Croix du Morbihan_ (XVIe sicle)      VIII

Sources      IX

I.--Sainte Blanche et les Anglais                                      1

_Sainte Blanche marchant sur les eaux_, dessin de Paul Chardin         3

II.--La statue de sainte Blanche                                       5

III.--Les taches de la mer et les saints                               9

IV.--Saint Riowen marchant sur les eaux                               12

V.--Saint Clment                                                     14

VI.--Saint Clment et les vents                                       16

VII.--Saint Clment et la tempte                                     21

VIII.--Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une le                        24

IX.--Saint Cieux                                                      28

_Ancienne statue de saint Briac_,
dans l'glise de ce nom, dessin d'Auguste Lemoine                     29

X.--Le pied de saint Cast                                             31

XI.--Saint Lunaire                                                    34
_Saint Lunaire et la colombe_                                         35
_Tombeau de saint Lunaire_                                            37

XII.--Saint Goustan                                                   38

XIII.--Les pas de la Vierge                                           40

XIV.--Le saut de saint Valay                                          43

XV.--Les saints et les mgalithes                                     45

XVI.--Saint Guillaume                                                 52

XVII.--Pierre Morin                                                   54

XVIII.--Le grs saint Men                                            55

_Statue de Saint-Men_, glise de Paimpont                            55

_Saint Men_, statuette  Notre-Dame du Haut                          57

XIX.--La chasse saint Hubert                                          58

XX.--La pierre de saint Lyphard                                       60

XXI.--Saint Convoyon et la roche aboyante                             62

XXII.--Saint Roch                                                     64

XXIII.--La fontaine du Pas de Saint                                   67

XXIV.--Saint Maudez, saint Andr et saint Fiacre                      70

XXV.--Pourquoi on offre des clous  saint Maudez                      72

XXVI.--Pourquoi on offre du chanvre  saint Andr                     74

XXVII.--Le cochon de saint Antoine                                    75

XXVIII.--Saint Jean, saint Antoine et les cochons                     77

XXIX.--Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur                 79

_Saint Mathurin_, image populaire                                     80

_Ancien plomb de saint Mathurin_                                      81

_Ancienne mdaille de saint Mathurin, en plomb_                       82

XXX.--Sainte Anne et sainte Piti                                     83

XXXI.--Le dpart de saint Pabu                                        85

XXXII.--Saint Robert d'Arbrissel                                      88

XXXIII.--La chapelle du Bois-Picard                                   89

XXXIV.--La croix des sept loups                                       91

XXXV.--Les chapelles de Champeaux                                     93

XXXVI.--Les Notre-Dame de l'pine                                     95

XXXVII.-- Notre-Dame du Nid de Merles                                100

XXXVIII.--La chapelle de Notre-Dame  Bovel                          103

XXXIX.--Le prieur de Notre-Dame  Montreuil                         104

_Pierre sculpte_ de la faade du prieur                            105

XL.--La statue qu'on ne peut emmener                                 106

XLI.--Saint Samson et la cathdrale de Dol                           107

XLII.--Saint Benot de Macerac                                       109

_Tombeau de saint Benot_                                            110

_Fontaine de saint Benot_                                           111

XLIII.--Saint Lin                                                    113

XLIV.--Notre-Dame du Pont d'Ars                                      114

XLV.--La cane de sainte Brigitte                                     115

_La cane et ses canetons_, ancienne verrire de Montfort             121

XLVI.--Les fes chrtiennes                                          122

XLVII.--La croix des fes                                            125

XLVIII.--Comment Notre-Dame de Lamballe fut btie par les fes       126

XLIX.--Les fes et les chapelles                                     129

L.--Les canonisations populaires                                     132

LI.--La fosse  Gendrot                                              138

LII.--Saint Lnard                                                   141

LIII.--Saint Mloir                                                  144

LIV.--Les sept saints                                                146

LV.--Saint Mauron                                                    152

LVI.--Les saints et les Corbeaux                                     156

LVII.--Pourquoi les veuves de Landebla ne se remarient pas           158

LVIII.--Le foss de saint Aaron                                      162

LIX.--Saint Jugon                                                    164

_Statuette de saint Jugon_,  Carentoir                              167

LX.--Lgende de Rieux                                                171

LXI.--Saint Guillaume au Chemin-Chausse                             174

_Le tombeau de saint Guillaume_  Saint-Brieuc                       176

LXII.--Les aboyeuses de Josselin                                     177

LXIII.--Les vengeances de saint Yves                                 179

LXIV.--Saint Yves et les couturiers                                  182

_Saint Yves_, image populaire                                        183

LXV.--Pourquoi les gars de Saint-Servan n'ont plus de fesses         185

_Statuette de saint Gobrien_                                         186

LXVI.--Saint Guyomard                                                188

LXVII.--Saint Quay et les femmes                                     189

LXVIII.--Saint Melaine                                               195

_Saint Melaine et les prisonniers_, dessin de Busnel                 198

LXIX.--Saint Marcoul                                                 200

LXX.--Saint Suliac et les nes                                       202

LXXI.--La submersion d'Herbauge                                      205

LXXII.--Le voleur puni                                               208

LXXIII.--Saint Eustache                                              210

LXXIV.--Saint Georges                                                214

LXXV.--La Vierge sauve Lamballe                                      216

LXXVI.--La Vierge de la Grand'Porte  Saint-Malo                     220

LXXVII.--La Vierge du Temple et les Anglais.....                     224

Table alphabtique des personnages sacrs
qui figurent dans la Petite Lgende
dore                                                                225




PRINCIPAUX OUVRAGES DU MME AUTEUR

CONTES POPULAIRES DE LA HAUTE-BRETAGNE, 1re srie. _Paris_,
Bibliothque Charpentier, 1880, in-18.      3 fr. 50

CONTES DES PAYSANS ET DES PCHEURS, 2e srie des contes populaires
de la Haute-Bretagne. _Paris_, Bibliothque Charpentier,
1881, in-18.      3 fr. 50

CONTES DES MARINS, 3e srie des contes populaires de la
Haute-Bretagne. _Paris_, Bibliothque Charpentier, 1882,
in-18.      3 fr. 50

LITTRATURE ORALE DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_, Maisonneuve,
1881, pet. in-12 elzvir.      5 fr.

TRADITIONS ET SUPERSTITIONS DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_,
Maisonneuve, 1882, 2 vol. petit in-12 elzvir.      10 fr.

CONTES DE TERRE ET DE MER, lgendes de la Haute-Bretagne,
illustrations de G. Bellenger, Lonce Petit et Sahib. _Paris_,
Charpentier, 1883, in-8 (puis).

LE BLASON POPULAIRE DE LA FRANCE (en collaboration avec
H. Guidoz). _Paris_, L. Cerf, 1884, in-18.      3 fr. 50

CONTES DES PROVINCES DE FRANCE. _Paris_, L. Cerf, 1884, in-18.
3 fr. 50

GARGANTUA DANS LES TRADITIONS POPULAIRES. _Paris_, Maisonneuve,
1883, p. in-12 elzvir.      5 fr.

LGENDES CROYANCES ET SUPERSTITIONS DE LA MER. _Paris_, Bibliothque
Charpentier, 1886-1887, 2 in-18.      7 fr.

COUTUMES POPULAIRES DE LA HAUTE-BRETAGNE. _Paris_, Maisonneuve,
1886, pet. in-12 elzvir.      5 fr.

LES TRAVAUX PUBLICS ET LES MINES DANS LES LGENDES ET LES
SUPERSTITIONS DE TOUS LES PAYS. _Paris_, Rothschild, 1894,
in-8 illustr.      40 fr.

LGENDES ET CURIOSITS DES MTIERS. _Paris_, E. Flammarion,
1895, gr. in-8 illustr.      12 fr.

ANNUAIRE DE BRETAGNE pour 1897 (en collaboration avec Ren
Kerviler). _Rennes_, Plihon et Herv, 1897, in-8 illustr. 4 fr.

CONTES ESPAGNOLS. _Paris_, Charavay, Mantoux et Martin, 1897,
in-8 illustr.      1 fr. 50

[Illustration: Les sentes de la mer, dessin de PAUL CHARDIN.]




PRFACE


Les lgendes qui figurent dans ce petit recueil ont un caractre trs
nettement dtermin: elles sont avant tout locales, ou tout au moins
localises par les conteurs, qui ne manquent pas d'indiquer les lieux o
se sont passs les actes, dont le souvenir n'a souvent survcu qu'
l'tat fragmentaire: la mer conserve la trace des saints qui l'ont
parcourue, les rochers portent  jamais les empreintes qu'ils y ont
laisses; des fontaines ont jailli sous leurs pas, et la pit populaire
a jalonn leur passage en construisant des chapelles ou en rigeant des
croix. Leurs sanctuaires sont le centre d'un culte qui est particulier 
une rgion et auxquels ses fidles, parfois assez rares, demeurent trs
attachs.

Parmi ces saints que l'on pourrait appeler nationaux en raison de leur
naturalisation populaire, il en est que l'glise ne reconnat pas,
d'autres qui ne sont mme pas mentionns dans la _Vie des saints de
Bretagne_, pourtant si profondment lgendaire; parfois le clerg du
diocse o se trouve la petite chapelle place sous leur vocable, la
petite croix qui leur est ddie, ou la fontaine qui porte leur nom, ne
leur rend aucun culte et ignore mme presque leur existence.

Le peuple, lui, les connat, et jusqu' ces derniers temps il a conserv
dans sa mmoire leur petite lgende dore, souvent plus intressante au
point de vue des traditions que celle de beaucoup de bienheureux
clbres. Mais elle n'est gure raconte que dans le voisinage du petit
monument qui porte le nom du saint obscur, mais pourtant aim, que l'on
regarde dans le pays comme une sorte de divinit locale. Toutefois si le
culte persiste encore, la lgende va s'effaant un peu tous les jours,
comme ces pierres tombales des glises, jadis sculptes en relief, dont
le pied des passants a rong peu  peu les ornements et les
inscriptions. Celles qu'on peut encore retrouver aujourd'hui,--j'allais
dire dchiffrer,--sont gnralement courtes; au lieu d'une vie entire,
il ne subsiste plus que des pisodes, ou une sorte d'abrg d'une
tradition, sans doute mieux sue jadis et plus dveloppe.

J'ai fait de mon mieux pour sauver tout au moins les dbris qui en
subsistent encore. Les quelques rcits qui ont paru en 1885 dans la
_Revue de l'histoire des religions_ m'ont attir de prcieuses
communications; j'ai continu  enquter autour de moi, et en runissant
aux rcits ainsi recueillis ceux puiss par divers auteurs dans la
tradition orale, je suis parvenu  runir environ quatre-vingts
lgendes.

Comme beaucoup de ces saints sont souvent  peu prs inconnus ds qu'on
s'loigne du lieu qui leur est consacr, leur lgende n'est sue que de
bien peu de gens, dont le nombre va en diminuant tous les jours; ce sont
surtout les vieillards qui la connaissent: la jeune gnration l'ignore
ou la traite avec ddain. Il faut beaucoup de patience et un peu de
bonheur pour arriver  rencontrer la personne, peut-tre unique, qui la
conserve encore avec quelque prcision. Il m'a t relativement plus
facile de recueillir en Haute-Bretagne prs d'un millier de contes
populaires que de trouver le demi-cent de courtes lgendes de ce volume
qui sont dues  mon enqute personnelle. Sans que j'aie fait porter
spcialement sur elles l'effort de mon exploration, je puis dire sans
exagrer que je m'en suis occup pendant une vingtaine d'annes. Mais
les conteurs sont, en ce qui regarde ces lgendes, assez dfiants; ils
ne les disent pas volontiers, craignant sans doute qu'on ne se moque des
rcits nafs, transmis de gnration en gnration, qui racontent des
pisodes de la vie des petits saints. Presque toujours ils s'expriment
avec un certain respect, mme quand ils rapportent des traits, assez
rares d'ailleurs, qui n'ont pas toute la gravit qui convient  la
lgende dore. Mais il n'est que juste de remarquer que tel passage,
qui nous parat vulgaire ou bizarre, semble tout naturel au conteur,
qui n'y entend pas malice. Dans deux ou trois rcits seulement
intervient la note comique, et mme un peu irrvrencieuse en apparence;
mais il ne faudrait pas y voir une ide de moquerie ou de scepticisme 
l'gard des bienheureux populaires. Presque toujours ceux qui leur ont
manqu de respect sont, ainsi qu'on le verra dans toute une srie de
rcits, trop punis, mme pour des fautes assez vnielles, pour que les
conteurs se permettent autre chose qu'une plaisanterie, qui ne leur
semble pas dplace.

Dans les lgendes que j'ai recueillies moi-mme comme dans celles que
j'ai empruntes  divers auteurs, il en est qui forment des rcits  peu
prs complets, le plus souvent assez courts, o l'on rencontre des
pisodes potiques ou gracieux dans leur navet, qui ne dpareraient
pas une Vie des Saints de Bretagne; d'autres ne prsentent plus gure
que des fragments assez frustes: en historien fidle, je les ai
rapports sans essayer de les restaurer. Ce sont en quelque sorte des
pices d'un muse hagiographique de la Haute-Bretagne:  ct de
statuettes entires ou  peu prs, il en est d'autres qui ont gravement
souffert des outrages du temps, et dont il ne reste gure que des
tronons.

Si mutiles qu'elles soient, quelques-unes de ces lgendes ont conserv
des dtails qui mritent d'tre nots. Plusieurs se retrouvent dans ce
fonds de merveilleux antrieur au christianisme, qui a fini par se mler
au merveilleux chrtien. Parfois le saint parat avoir emprunt des
pisodes entiers de sa vie  d'anciennes et obscures divinits locales,
de mme qu'aux yeux du peuple, il a gard les vertus de protection, de
bonheur ou de gurison, que les petits dieux inconnus auxquels il a
succd passaient pour possder il y a deux mille ans.

Dans mes notes j'ai relev, aussi exactement que je l'ai pu, les
particularits physiques qui se trouvent dans le voisinage des lieux o
l'on rend  ces saints locaux un culte, soit public, soit clandestin; l
o il existe on constate presque toujours la prsence d'une fontaine,
parfois elle est dans le sanctuaire lui-mme; peut-tre quelques-unes
cachent-elles encore dans leur couche sculaire de vase, des tmoignages
des offrandes varies qui leur ont t faites aux diffrents ges.

J'aurais voulu pouvoir donner,  ct des rcits, des reprsentations
iconographiques; je n'ai gure pu en trouver plus d'une douzaine. Cela
tient sans doute  ce que les petits saints sont surtout honors dans de
modestes chapelles, et que ceux qui les ont bties taient plus riches
de pit que d'cus. Peut-tre aussi n'a-t-on pas recherch avec assez
de soin les statuettes, les vieux tableaux ou les vitraux qui ont eu
pour but d'honorer ces humbles bienheureux. C'est un peu dans l'espoir
de provoquer des recherches que j'ai accompagn les rcits de quelques
images; en cherchant bien il est probable qu'on en rencontrera plusieurs
qui ont jusqu'ici chapp aux investigations de l'auteur ou des
crivains dont il a consult les livres.

La _Petite Lgende dore_, telle que je la prsente aujourd'hui, est
loin de contenir tout ce que le peuple raconte dans cet ordre d'ides.
Les lecteurs que ces rcits intresseront, s'ils ont la patience de
rechercher autour d'eux, en trouveront sans doute bien d'autres,
peut-tre mme de trs jolis. Je m'estimerais trs heureux si ce petit
volume devenait le point de dpart d'un supplment d'enqute sur les
saints, pour ainsi dire nationaux, de la Haute-Bretagne.

[Illustration: Partie suprieure d'une croix du XVIe sicle, partie
franaise du Morbihan, d'aprs ROSENZWEIG.]




SOURCES ET OUVRAGES CITS

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--_Coutumes populaires de la Haute-Bretagne._
Paris, Maisonneuve, 1880, in-12 elzvir.

_Semaine religieuse du diocse de Rennes._

_Socit d'mulation des Ctes-du-Nord._

_Socit polymathique du Morbihan._




I

Sainte Blanche et les Anglais


Il tait une fois un petit garon dont la mre mourut; son pre, qui
tait capitaine de navire, resta avec lui et cessa de naviguer pour
l'lever de son mieux. Mais quand ses conomies eurent t manges, il
recommena  naviguer, aprs avoir mis son fils au collge. Celui-ci,
qui apprenait tout ce qu'il voulait, entra  l'cole navale, en sortit
officier, et, en se battant contre les Anglais, il devint capitaine de
vaisseau.

Cependant les Anglais dbarqurent en France; partout o ils passaient,
ils dvastaient tout, brlaient les glises et les chteaux, ventraient
les couettes pour mettre les plumes au vent, et quand ils ne pouvaient
plus boire, ils dfonaient les tonneaux pour s'amuser  voir le cidre
courir dans les ruisseaux.

Il y avait dans ce temps-l, au village de l'Isle en Saint-Cast, une
jeune fille, nomme Blanche, qui tait un modle de saintet. Plusieurs
fois ce pays avait t envahi par les Anglais, qui prenaient aux pauvres
pcheurs leurs bateaux et leurs filets. Un jour qu'ils taient dbarqus
 l'Isle, ils surprirent Blanche qui disait ses prires du soir dans une
vieille chapelle. Ses voisins eurent beaucoup de chagrin de la voir
ainsi emmene, car elle tait aime de tout le monde; mais elle leur dit
de ne pas pleurer, parce que dans huit jours elle serait de retour 
Saint-Cast.

Blanche fut conduite  bord d'un des vaisseaux, et l'escadre anglaise
mit  la voile; quand elle fut arrive dans le port de Londres, tous les
Bretons qui avaient t enlevs furent dsigns pour tre _guillotins_.
L'excution devait avoir lieu devant le Palais du roi, et on embarqua
les condamns dans des chaloupes pour les y conduire. Blanche, qui tait
avec les autres, s'cria tout d'un coup, en sautant  la mer:

--Je ne suis plus en votre pouvoir, Dieu m'appelle, et je retourne en
Bretagne.

Un des Anglais essaya de la retenir, et il lui coupa mme deux doigts de
la main gauche; mais Blanche se dgagea, et elle se mit  marcher sur
l'eau, o sa trace reste marque par un ruban de mer plus blanc que
l'eau voisine. Quelques heures aprs elle tait de retour dans son pays.

[Illustration: Le chemin de sainte Blanche, dessin de PAUL CHARDIN]

Les habitants furent bien tonns de la voir revenir sur l'eau, et tous
les journaux du temps (_sic_) racontrent comment Blanche s'tait sauve
des mains des Anglais. Le capitaine de vaisseau, qui tait aussi du
pays, vint pour la voir, et s'apercevant que c'tait une sainte, il lui
demanda comment faire pour battre les Anglais; car il devait
prochainement prendre le commandement d'une expdition contre eux:
Blanche lui donna des conseils, et lui assura que dans quinze jours il
reviendrait vainqueur.

Le capitaine suivit les avis de la jeune fille, et quand, aprs avoir
battu les Anglais, il revint pour la remercier, il tomba amoureux
d'elle, et Blanche consentit  l'pouser. Elle suivait son mari partout,
mme  la guerre. Un jour leur navire fut entour d'ennemis; le
capitaine fut tu  son poste, et le dcouragement se mit parmi
l'quipage. Mais Blanche sauta  la mer, et, marchant sur les eaux, elle
se dirigea vers les Anglais. Ceux-ci eurent tant de peur qu'ils
s'enfuirent. Alors Blanche revint  bord, et ramena le vaisseau en
France.

Elle pleura beaucoup son mari, et avec les sept enfants qu'elle avait
eus de son mariage, elle se retira dans son village, o elle continua la
vie d'une sainte. Quand elle mourut, on l'enterra dans la chapelle o
elle avait coutume de prier, et depuis les gens du pays l'invoquent sous
le nom de sainte Blanche.

Ses enfants furent tous les sept des vques et des saints, et s'ils ne
sont pas morts ils vivent encore.

(_Cont en 1884, par Franois Marquer, de Saint-Cast_).

* * *

Dans cette lgende, o l'on trouve un singulier mlange
d'anachronismes et d'emprunts  l'histoire populaire
des guerres avec les Anglais, sainte Blanche est un
personnage en chair et en os, une sorte de Jeanne d'Arc
maritime: dans le rcit suivant, ce n'est plus une sainte,
c'est la statue elle-mme, qui est funeste aux Anglais et
opre des miracles.




II

La statue de sainte Blanche


Au temps jadis, lorsque les Anglais enlevaient
les pcheurs avec leurs bateaux, et qu'ils volaient
les saints dans les glises, la statue de sainte
Blanche, qui se trouvait  sa chapelle de l'Isle en
Saint-Cast, fut mise sur un de leurs navires pour
tre transporte en Angleterre.

Pendant la traverse, les Anglais lui firent mille
affronts, et mme ils lui couprent deux doigts,
au moment o le navire entrait dans le port de
Londres. Mais la statue sauta par dessus le bord, et
elle se mit  marcher sur l'eau comme une personne
vivante.  cette vue, les Anglais furent saisis
d'pouvante, et ils firent feu sur elle; mais au
mme instant le tonnerre tomba sur le vaisseau,
qui fut mis en pices, et les hommes qui le montaient
furent brls ou noys. C'est alors que les
Anglais crurent que sainte Blanche tait vraiment
puissante, et qu'il ne faisait pas bon se moquer
d'elle.

Cependant la statue continua sa route pour
retourner  sa chapelle, et partout o ses pieds
ont touch la mer, les traces sont restes sur l'eau,
qui est plus claire que partout ailleurs; c'est ce
qu'on appelle encore aujourd'hui le Chemin de
sainte Blanche.

Quand les habitants de Saint-Cast apprirent que
leur sainte avait chapp aux Anglais, ils coururent
 la chapelle, et furent bien heureux de la
retrouver  la place mme o elle tait avant
d'avoir t enleve.

Mais les Anglais taient furieux contre elle,
parce qu'elle avait fait tomber le tonnerre sur
leurs compagnons, et ils revinrent  Saint-Cast
pour enlever de nouveau sainte Blanche et la brler.
Alors, la statue qui connaissait leurs projets,
se cacha dans une chemine, et ils ne purent la
trouver. Quand les Anglais furent partis, elle sortit
de sa cachette et alla se remettre  sa place; mais
la fume l'avait noircie, et les gens de l'Isle, qui
croyaient que leur sainte revenait encore d'Angleterre
disaient: Ce n'est plus sainte Blanche, mais
sainte Noire.

(_Cont en 1883 par Franois Marquer_).

* * *

D'aprs une autre version, ds que la sainte eut
mis le pied en Angleterre, elle disparut si subitement
qu'on ne sut ce qu'elle tait devenue. Elle
traversa pourtant la mer, et de Saint-Cast on la
vit marcher sur l'eau. Quand elle aborda, elle
n'avait point les pieds mouills, et elle alla d'elle-mme
se replacer dans sa niche, qui tait alors
dans une vieille maison. Celle-ci s'croula, mais
la statue n'eut d'autre mal qu'une gratignure au
doigt. Depuis le lieu de la cte anglaise d'o elle
partit jusqu' Saint-Cast, il y a sur la mer une
trace blanche qu'on appelle le chemin de Sainte-Blanche.

* * *

La _Vie des saints de Bretagne_ fait mention d'une sainte
Blanche, pouse de saint Fracan, qui vivait  Ploufragan
au Ve sicle, et qui est fte le 30 octobre; aucun des
pisodes de notre lgende n'y figure.

On raconte que jadis un habitant de Saint-Cast, tant
tomb dangereusement malade, fit un voeu  sainte
Blanche, et lui promit de faire repeindre sa statue que la
fume avait toute noircie. Ds qu'il fut guri, il porta la
statue chez un peintre auquel il raconta sa maladie et son
voeu. Le peintre lui dit que ce n'tait pas difficile, et il
assura  son client que dans huit jours la statue serait
aussi frache que lorsqu'elle tait neuve. Le lendemain il
se mit  l'ouvrage, et ayant voulu placer un peu de peinture
rose sur les joues de la sainte, il lui fut impossible de
la faire tenir; aprs avoir essay  plusieurs reprises, il
vit bien que la sainte voulait garder son nom et qu'elle ne
voulait souffrir ni rose ni rouge sur sa figure.

La statuette de sainte Blanche est encore  l'Isle de
Saint-Cast; elle se trouve dans une maison situe auprs
de l'endroit o tait sa chapelle. Elle a soixante centimtres
environ de hauteur, et elle tient  la main une petite
baguette. On voit souvent  ct, de petits bonnets que les
mres offrent pour que leurs enfants soient prservs des
crotes  la tte.

Sainte Blanche est invoque  Saint-Cast pour la gurison
du mal blanc, qui se nomme aussi le mal Sainte-Blanche;
il consiste en une infinit de petits boutons qui couvrent
entirement le corps. On vient tremper les chemises des
malades  une fontaine dite de sainte Blanche, au bas
de la falaise. Une chapelle et une fontaine, qui sont
ddies  cette sainte, se trouvent prs de l'abbaye en
ruine de Lantenac, dans la fort de Loudac. Elle a tous
les jours de nombreux visiteurs. On y vient de fort loin,
tellement l'eau est rpute favorable  la gurison de cette
maladie. Il faut boire un peu de cette eau et porter une
chemise qui ait t trempe dans la fontaine, et toujours
sche  l'ombre: il ne faut pas oublier une prire et
l'offrande  la bienheureuse. Il est recommand aussi
de ne pas ngliger le culte de saint Froumi et de saint
Pontin dont les images se trouvent aux cts de sainte
Blanche. (_Revue des Traditions populaires_, t. IV, p. 164).

[Illustration]




III

Les taches de la mer et les saints


Les lgendes qui attribuent  des pisodes de
la vie des saints les taches qui se voient sur
la mer sont assez nombreuses en Haute-Bretagne.
Aux environs de Saint-Malo on appelle Sentes de
la Vierge, des espces de sentiers d'une couleur
plus blanche, dont la teinte laiteuse tranche sur
le bleu de la mer; quand on les voit distinctement,
les pcheurs se rjouissent, parce que l'on croit
que c'est la trace du passage de la bonne Vierge,
qui descend sur les flots agits, et passe rapidement
un peu partout pour les calmer.

* * *

M. E. Herpin a insr dans son livre la _Cte
d'Emeraude_, une lgende qui se rattache au fait
historique de la bataille de 1758. Bien que j'aie
longtemps sjourn  Saint-Cast, je ne l'y ai
jamais entendue, ce qui ne veut pas dire qu'elle y
soit inconnue.

Au moment de la bataille, une belle dame
blanche s'leva dans l'air, sortant du vieux puits
de Saint-Cast; c'tait la sainte Vierge qui jusqu'alors
avait vcu sous la forme d'une petite statue
dans la niche troite creuse dans la pierre du
vieux puits. Elle s'envolait vers la mer, si vite, si
vite, allant et venant au bord du rivage, qu'on et
dit un long voile de mousseline qui se droulait
sans fin, une trange trane de brouillard planant
au ras du flot, mystrieuse, indcise, impalpable.
Et  distance, ce long voile de mousseline, cette
trange trane de brouillard semblait tre la crte
des dunes. Voil pourquoi tous les canons anglais
tirrent trop haut, durant la bataille.

Les longues tranes blanches qui se croisent,
s'entrelacent et se droulent sont, dit la lgende,
l'ineffaable sillage qu'a laiss sur l'azur du flot la
robe miraculeuse de la Vierge lorsqu'elle glissait
comme une cleste apparition, au long des vaisseaux
anglais, pour leur voiler nos gars embusqus
dans les dunes.

* * *

Dans la baie de Fresnaye (Ctes-du-Nord),
quand le temps est calme et la mer haute, on voit
une marque blanche qu'on appelle le Sillon de
saint Germain. Voici son origine: au temps jadis la
statue de ce saint, auquel est ddie,  l'extrmit
de la commune de Matignon, une chapelle, dbris
d'une ancienne glise paroissiale et but d'un plerinage
annuel, se trouvait  Plvenon, le jour o
devait avoir lieu le plerinage; il faisait si mauvais
temps qu'aucun bateau ne pouvait se risquer sur
la mer. Pour ne pas contrarier les fidles qui
taient venus  sa chapelle, la statue du saint se
mit en mouvement, et traversa la mer toute seule.
Le sillon blanc est la trace de ses pas. Dans la
mme baie une autre raie se nomme Chemin de
saint Jean.

 Frgac, vers l'embouchure de la Vilaine, est
la petite chapelle de saint Jacques: quelquefois,
lorsque le vent souffle vers l'amont de la rivire de
Vilaine, il pousse devant lui un rouleau d'cumes
que les habitants du pays appellent le Chemin de
saint Jacques: c'est la route que suivit le saint
lorsque remontant la Vilaine en marchant sur les
eaux, il voulut s'arrter  Rieux.

(PAUL SBILLOT. _Lgendes de la mer_, t. I, p. 184).

On trouvera un peu plus loin une version de cette lgende
plus dtaille.

[Illustration]




IV

Saint Riowen marchant sur les eaux


Saint Riowen, moine du monastre de Redon,
vers l'an 837, est devenu depuis une poque
trs recule, patron de la frairie de la Haye, en
Avessac, o son souvenir est encore conserv
dans la dnomination du village de _Rozrion_ (tertre
de Rion ou Riowen) et dans celle du _Domaine
de saint Riowen_ (matrice cadastrale, section B,
n 1593).

Saint Riowen, dit la tradition locale, aimait tout
particulirement Avessac et surtout les bords de
la Vilaine, qu'il remontait souvent pour venir
soulager ou soigner les malheureux.

Un jour que les eaux, grossies par la mare et la
tempte, avaient emport sa petite barque pendant
qu'il tait  soigner un pauvre, on le vit, aprs
une courte prire, marcher sur les eaux  pied
sec, et, s'avanant sur les flots, gagner ainsi sans
crainte son monastre de Redon. Aussi, est-il
souvent invoqu, dans les mauvais temps, par les
bateliers du Don et de la Vilaine et les pcheurs
d'anguilles de Murain.

(_Traditions locales recueillies par le marquis de l'Estourbeillon_).

* * *

La _Vie des saints de Bretagne_ relate plusieurs miracles
de personnages marchant sur l'eau, et parmi eux celui de
Riowen, moine de la suite de saint Convoyon qui, n'ayant
pas trouv de bateau, traverse ainsi la Vilaine; saint
Gunol frappe la mer avec son bourdon et elle devient
solide comme un chemin.

[Illustration]




V

Saint Clment


Un jour saint Clment, portant son ancre au
cou, voulut traverser la grve entre Saint-Servan
et Saint-Malo; mais la grande mare le
surprit, et comme le poids de son ancre l'empchait
de se sauver, il se noya.

Un an aprs, la mer se retira plus que d'habitude,
et une femme, qui pchait au bas de l'eau, vit le
corps de saint Clment tendu auprs d'un rocher,
et aussi frais que s'il venait de se noyer. Elle reconnut
qu'il tait saint, et posant son enfant, qu'elle
avait amen avec elle, elle s'agenouilla auprs du
cadavre et pria jusqu' ce que la mer vint mouiller
ses pieds. Elle n'eut que le temps de s'enfuir en
toute hte, oubliant son enfant prs du corps du
saint.

L'anne suivante la mer se retira encore, et la
femme vint au bas de l'eau,  l'endroit o elle
avait vu le corps de saint Clment. Lorsqu'elle y
arriva, son fils dormait  la place o elle l'avait
laiss un an auparavant; bientt il se rveilla, se
frotta les yeux et se mit  appeler sa mre.

On assure aussi que lorsque saint Clment fut
noy il surgit une chapelle auprs de son corps.

* * *

Ce rcit, qui a t recueilli dans les environs de Saint-Malo,
diffre, par les dtails seulement, d'un pisode de la
vie de saint Clment qu'on peut lire dans la _Lgende dore_
(d. Brunet, t. II, p. 205-6). Dans la version de Jacques de
Voragine, le saint, au lieu de se noyer par accident, est
jet  la mer par un perscuteur. Le miracle de la mer qui
se retire a disparu du rcit populaire, qui l'a remplac par
le phnomne beaucoup plus naturel des mares d'quinoxe
qui dcouvrent de si vastes espaces; l'pisode de l'enfant
est, aux dtails prs, semblable  celui de la lgende du
littoral, qui pourrait bien avoir t emprunte  la vie de
saint Clment, trs populaire comme on le sait parmi les
gens de la mer. Peut-tre aussi a-t-il circul un livret de
colportage o la vie du saint, extraite de la _Lgende dore_,
aura surtout reproduit les pisodes de la vie de saint
Clment qui sont en relation avec la mer.

[Illustration]




VI

Saint Clment et les vents


Il y avait une fois un capitaine de Saint-Cast
qui sortit du port de Saint-Malo pour se rendre
 Terre-Neuve. Comme il passait prs du Lgeon, il
vit sur le rocher un homme qui appelait au secours.
Il fit aussitt mettre la chaloupe a l'eau et le
naufrag fut amen  bord.

En ce temps-l il n'y avait pas de vent sur la mer,
et les navires taient obligs d'aller dans le sens
du courant, ou bien on les faisait marcher  force
de rames. On avait jet l'ancre pour recueillir le
naufrag, et le capitaine dit  ses matelots d'aller
se coucher en attendant que la mare permt
de recommencer la route. Il se trouva alors seul
avec l'homme qu'il venait de sauver, et celui-ci lui
dit:

--O allez-vous, capitaine?

-- Terre-Neuve.

-- Terre-Neuve! je ne vous vois pas arriv.

--J'arriverai avec le temps, et j'espre faire
une bonne anne.

--Je puis vous porter chance, dit le naufrag;
mais il faut que pour cette fois, vous renonciez au
voyage de Terre-Neuve.

--Quelle ide avez-vous l! s'cria le capitaine,
si je ne vais pas au banc, que deviendront ma
femme et mes enfants?

--Ils n'y perdront rien, bien au contraire; ramenez-moi
 Saint-Malo et je vous enseignerai
mon secret.

Le capitaine fit lever l'ancre et revint  Saint-Malo.
Le naufrag lui dit alors:

--Vous avez entendu parler des vents, capitaine?

--Oui, et j'ai mme ou dire que le roi donnerait
son plus beau vaisseau au marin qui pourrait les
amener sur l'Ocan.

--H bien! si vous voulez m'couter, c'est
vous qui aurez le beau vaisseau du roi. Vous allez
partir pour le pays des vents, et ils vous suivront;
mais auparavant, il faut que je vous dvoile mon
secret. Lorsque j'tais sur le rocher, je me serais
bien sauv tout seul si j'avais voulu, car je suis un
saint puissant et je m'appelle saint Clment; mais
j'ai voulu voir si vous aviez bon coeur, et, puisque
vous m'avez secouru, il est juste que je vous rcompense.
Approchez votre bouche de la mienne.

Le capitaine obit, le saint lui souffla dans la
bouche et lui dit:

--Depuis que les vents sont vents, c'est moi
qui les gouverne et ils m'obissent. Quand vous
serez en leur prsence, vous n'aurez qu' siffler,
et il vous obiront comme  moi. Vous les ferez
monter  votre bord, et quand ils seront sur
l'Ocan, vous aurez le beau navire du roi.

Le capitaine remercia le saint, qui disparut aussitt.
Il partit pour le pays des vents, et il fut longtemps
 aller, car les mares n'taient pas toujours
favorables et les matelots se lassaient de ramer
sans cesse. Enfin on arriva au pays des vents. Le
capitaine descendit  terre, et quand il fut en
prsence des vents, il dit  Nord, leur chef:

--Capitaine, il y a longtemps que vous tes
dans ce pays, ainsi que vos matelots; j'ai reu
l'ordre de vous emmener ailleurs et je viens
vous chercher.

Nord, qui ne voulait pas suivre le capitaine, se
mit en colre, et lui et tous ses matelots
soufflrent sur le pauvre capitaine, qu'ils faisaient
tourbillonner en l'air comme une feuille morte. Il
se rappela alors le pouvoir que lui avait donn
saint Clment, et il siffla de toute sa force; aussitt
les vents s'apaisrent, devinrent doux comme des
moutons, et le suivirent  bord.

Le navire ne mit pas grand temps  se rendre
en France, car les vents soufflrent constamment
sur les voiles; on marchait aussi bien de flot que
de jusant, et les matelots taient joliment contents
de n'avoir plus  tirer sur les avirons.

Le capitaine dbarqua les vents  terre; ils se
dispersrent sur l'Ocan, o depuis ils ont toujours
souffl, et grce  eux les matelots n'ont plus
besoin de ramer pour faire avancer les navires.

Le roi de France tait bien content; il fit venir
le capitaine et lui donna son plus beau vaisseau.
Le capitaine cessa de naviguer peu de temps
aprs, et il resta  vivre  Saint-Cast, avec sa
femme et ses enfants. En reconnaissance du
service que saint Clment lui avait rendu, il fit
placer sa statue dans l'glise paroissiale o elle
est toujours reste depuis.

(PAUL SBILLOT. _Lgendes de la Mer_, t. II, p. 136).

* * *

Lorsqu'il fait tout calme les matelots de la
Haute-Bretagne invoquent souvent

    Saint Clment
Qui gouverne la mer et le vent.

et ils lui disent:

    Bien heureux saint Clment
    Donnez-nous du vent.

Aprs avoir siffl, ils lui font une petite prire; s'il ne se hte pas
de faire souffler la brise, ils se mettent  jurer, l'insultant et
l'appelant Pierrot.

Autrefois  Saint-Cast, lorsque les marins avaient fait bonne pche, ou
s'ils n'avaient pas t contraris dans leur voyage, ils allaient porter
de la raie  saint Clment. Cette coutume est tombe en dsutude.

On racontait nagure  Saint-Cast que les marins avaient achet une
ancre  saint Clment, leur patron. Un matin, le recteur, en entrant
dans l'glise, s'aperut que l'ancre tait tombe des mains du saint. Il
cria au miracle et sermonna ses paroissiens, leur disant que le saint
abandonnait les marins. Ils vinrent tous se jeter aux pieds du saint, le
priant de ne pas leur retirer sa protection. Depuis ce moment ils l'ont
pris pour leur patron dfinitif et ne cessent de l'invoquer dans les
plus grands prils. Saint Clment a sa statue dans plusieurs glises de
la cte: celle qu'on voit  Saint-Cast a environ un mtre de hauteur;
elle est en bois, le saint est reprsent en costume de pape; il a une
croix dans la main droite et une ancre  la main gauche.




VII

Saint Clment et la tempte


Au temps jadis, saint Clment rsolut de traverser la mer pour aller
chez les infidles prcher la religion chrtienne. Il se fit construire
un petit bateau,  bord duquel il s'embarqua.

Pendant qu'il tait sur mer, il s'leva une violente tempte. Saint
Clment tint vaillamment tte  l'ouragan et continua son voyage sans
s'mouvoir. Sur sa route il rencontra un navire, et les marins qui le
montaient, voyant ce petit bateau avec un seul homme dedans, crurent que
c'tait un naufrag; ils mirent le cap dessus, et quand ils furent 
porte, le capitaine proposa au marin de le prendre  son bord. Saint
Clment accepta,  la condition qu'on embarquerait aussi son canot. Le
petit bateau fut hiss  bord et saint Clment monta sur le navire qui,
revenant des mers de Chine, se dirigeait vers les ctes de France.

Ce n'tait pas la France que saint Clment dsirait visiter; mais comme
le capitaine et les matelots parmi lesquels il se trouvait n'taient pas
chrtiens, il rsolut, avant de les quitter, de les convertir. Il se
fit d'abord connatre  eux en leur racontant la mission qu'il avait
reu de Dieu. En l'entendant ainsi parler, le capitaine et les matelots
pensrent qu'ils avaient affaire  un vieux marin que la tempte qu'il
avait essuye  bord de son petit bateau avait rendu fou; et comme le
vent continuait  souffler avec rage et qu'ils avaient fort  faire, ils
le laissrent et ne firent plus attention  lui.

Le lendemain l'homme de vigie aperut la terre, et le capitaine reconnut
qu'il longeait la cte de Bretagne. La mer  cet endroit tait plus
houleuse qu'au large, et le vent soufflait avec plus de force que
jamais. Le capitaine commanda de virer de bord, et les matelots
excutrent la manoeuvre; mais le navire manqua  virer: ils essayrent
une seconde fois, puis une troisime; mais ce fut en vain. Le capitaine
voyant qu'il tait impossible de lutter contre la tempte, fit jeter les
ancres dehors et amener et carguer partout; cela ne servit pas 
grand'chose, car le navire une fois mouill tranait ses ancres, et la
mer et le vent le poussaient violemment vers la cte. Tout le monde 
bord se considrait dj comme perdu; seul saint Clment ne paraissait
mme pas y faire attention. Cependant il se dirigea vers son canot, qui
tait toujours sur le pont du navire, en tira une petite ancre de quinze
a vingt livres qu'il talingua (attacha)  un bout de corde et lana 
la mer; les matelots le regardrent avec piti, car ils croyaient
rellement avoir affaire  un fou; mais un moment aprs,  leur grande
surprise, ils s'aperurent que le navire ne bougeait plus; l'ancre de
saint Clment avait mordu le fond, et de plus la tempte tait calme,
et la mer, d'agite qu'elle tait, tait devenue droite comme un papier.
Surpris de ce miracle, le capitaine et les matelots tombrent  genoux
devant saint Clment et lui demandrent pardon de s'tre moqus de lui.
Ils se convertirent tous  la foi chrtienne, et aussitt dbarqus, le
capitaine emmena saint Clment  sa maison et le pria de rester avec
lui, mais il refusa et quitta le pays.

Le capitaine reconnaissant envers ce saint fit btir une chapelle en son
honneur.

(_Cont en 1892 par Franois Marquer_).




VIII

Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une le


Au temps jadis, Saint-Jacut-de-la-Mer tait une le, et le principal
village, qui porte encore le nom de l'Isle, tait de tous cts entour
par l'eau. Quand il faisait mauvais temps, les Jaguens ne pouvaient
communiquer avec la terre ferme et ils en taient bien marris.

Un jour que la mer tait grosse, un pcheur de Saint-Jacut essaya
d'aller en bateau  Trgon; mais il ne put y russir, et il ramena son
embarcation dans le havre. Aprs l'avoir solidement amarre, il se
disposait  s'en aller, quand il rencontra un bonhomme qui avait la mine
d'un ancien pcheur, et qui lui demanda la charit.

--Je ne s (suis) pas riche, rpondit le Jaguen, et je n'ai brin de pain
sez ma (pas de pain chez moi); mais si tu veux veni' o ma, (venir avec
moi), tu mangeras des patates.

Le bonhomme accepta, et pendant trois jours le Jaguen le traita de son
mieux: au bout de ce temps, l'homme se disposa  partir, et il demanda
 son hte combien il lui devait pour l'avoir nourri et couch.

--Je ne vous demande ren, rpondit le pcheur, car vous n'ez (n'avez)
pas la mine pu' riche que ma, et entre pauvres gens i' faut s'entraider.

--Eh bien, mon ami, c'est Dieu qui vous rcompensera, rpondit le
bonhomme.

Et comme le pcheur partait pour la pche, le saint toucha un de ses
filets, et lui dit:

--Adieu, mon ami, je vous souhaite bonne chance; tchez de prendre
beaucoup de poissons; je reviendrai vous voir.

Le saint disparut, et le pcheur alla  la mer, en maugrant un peu, car
on sait qu'il ne faut pas souhaiter bonne chance  ceux qui vont  la
pche.

Pourtant  cette mare, il prit beaucoup de poissons; le lendemain il en
prit encore davantage, et toutes les fois qu'il sortait, par bon ou
mauvais temps, il avait autant de poissons qu'il en pouvait porter. Il
tait bien content, et il remarquait que les poissons se prenaient
toujours dans les mmes filets--ceux que le saint avait touchs,--et
qu'ils n'avaient jamais besoin de rparation.

Bientt il fut  l'aise, et il devint mme l'homme le plus riche du
pays. Il attendait toujours la visite du bonhomme, qui avait promis de
venir le voir.

Un jour il le trouva  sa porte et il fut bien content; il lui offrit de
demeurer pour toujours avec lui, et il lui demanda qui il tait. Le
saint lui raconta alors sa vie, et lui dit que Dieu l'envoyait prcher
la religion aux infidles.

--Vous aurez besoin de courage, grand saint, lui rpondit le Jaguen;
car,  coup sr, vous serez perscut.

Le lendemain saint Jacut commena ses prdications; mais les Jaguens ne
voulurent pas l'couter, et ils le dnoncrent au seigneur du pays, qui
envoya des soldats pour se saisir de lui.

Le saint, en voyant cette troupe de gens arms, eut peur, et il
s'enfuit; mais comme la mer tait haute et qu'elle entourait l'le, il
ne savait comment s'chapper. Arriv sur le bord, il se mit en prire,
et posant la main sur l'eau, il dit: Je dsire qu'une terre relie cette
le au continent.

Aussitt une langue de terrain sembla sortir du fond de la mer, et forma
une sorte de route, sur laquelle le saint marcha  pied sec.

Quand il fut pass sur la terre ferme, il se retourna et dit:

--Tant que le monde sera monde, ceci existera.

C'est depuis ce temps que la paroisse de Saint-Jacut est devenue une
presqu'le.

 la vue de ce miracle, les Jaguens cessrent de perscuter le saint,
et quand il mourut, ils les avait presque tous convertis  la foi
chrtienne.

(_Recueilli  Saint-Cast par Franois Marquer._)

* * *

On m'a montr  Saint-Jacut, il y a environ vingt-cinq ans, un rocher
isol qui, vers son milieu, avait une dpression, et l'on disait que
c'tait la marque de la corde du bateau de saint Jacut.

Saint Jacut, prince de Domnone, premier abb du monastre qui porte son
nom, Ve sicle (5 mars), est le patron de Saint-Jacut-du-Men, de
Saint-Jacut-de-la-Mer, de Saint-Jacut-sur-Ars; ancien patron de
Gicquelleau, il a des chapelles  Dirinon et  Plestin.

Ce saint figure aussi dans une lgende du Morbihan, intitule les Sept
Saints, qu'on trouvera plus loin.

[Illustration]




IX

Saint Cieux


On trouva saint Cieux dans un rocher, o l'on montre encore son berceau
et l'empreinte de son premier pas. Il tait en effet tout petit, et
personne ne savait d'o il venait.

Quand il fut en ge de gagner sa vie, il devint pcheur, et tout en
faisant son mtier, il se mit  prcher la religion chrtienne, mais il
rencontra de mauvaises gens qui le turent sur la falaise vis--vis la
pointe Saint-Martin.

 l'endroit o tomba saint Cieux, il y avait une grande tache de sang,
et l'on y voit encore une trane rouge; on dit dans le pays que c'est
le sang de saint Cieux.

Au temps jadis, on y planta une croix; mais comme la mer rongeait la
falaise, on la transporta plus haut,  l'endroit o on la voit
actuellement, et qui est un peu plus loign du rivage.

(_Tradition orale de Lancieux_)


D'aprs Jollivet (_Les Ctes-du-Nord_, t. II, p. 338), on montre
prs du rocher appel Berceau de saint Cieux, le sentier
qu'il gravit, sur le bord duquel est place une croix qui
porte son nom. Tout prs sont un port et une fontaine,
dits aussi de saint Cieux. La fontaine se nomme aussi
mine d'eau, et comme l'eau qui s'en chappe tombe
en gouttes ressemblant  des pleurs,
on a nomm celles-ci les larmes de
saint Cieux.

On raconte  Lancieux une autre lgende
assez diffrente:

Il y avait une fois huit frres
qui vinrent d'Angleterre en Bretagne,
pour y prcher la religion
chrtienne: c'taient saint Cast,
saint Jacut, saint Cieux, saint
Briac, saint Lunaire, saint Enogat,
saint Malo et saint Servan.
Saint Cieux dbarqua  l'endroit
qu'on appelle le port Saint-Cieux.

[Illustration: Ancienne statue
de saint Briac.]

Il btit l'glise de Lancieux,
qui tait jadis sur une butte, auprs du moulin de
la Touche, sur la route de Ploubalay. Quelque
temps aprs la mort de saint Cieux, on transporta
son corps dans l'glise qu'il avait btie; mais le
lendemain, on le trouva sur le bord de la falaise.
On le rapporta plusieurs fois dans l'glise, mais
comme on le retrouvait toujours le lendemain au
bord de la mer, on comprit qu'il voulait que
l'glise ft  l'endroit o on la voit aujourd'hui;
ds que le corps du saint eut t mis dans l'glise
neuve, il resta tranquille dans sa tombe.

Pendant la Rvolution, toutes les statues des
saints qui ornaient l'glise furent brles, mais on
eut beau mettre dans le feu celle de saint Cieux
qui est au-dessus de l'autel, on ne put parvenir 
la brler.

* * *

Les rcits relatifs  saint Cieux et  saint Lunaire, ont
t recueillis en 1884,  Lancieux, par Mlle Marthe Gesnys,
ma nice, alors ge de treize ans.

L'pisode du saint qui ne veut rester que dans le lieu
qu'il a choisi, est frquent dans les lgendes religieuses
de tous les pays; ici cette prfrence sert  expliquer
pourquoi l'glise actuelle est  l'une des extrmits de la
paroisse. On remarquera que les huit frres prtendus sont
exactement dans l'ordre qu'occupent--en partant de
Saint-Cast--les paroisses qui portent leur nom. Le nom
de saint Servan a peut-tre t ajout  une poque moderne;
comme dans les lgendes similaires les saints
devaient tre au nombre de sept.

Saint Cieux, ou Cieu, disciple de saint Brieuc, VIe sicle
(26 mars), est invoqu dans les ncessits publiques. Il est
le patron de Lancieux.




X

Le pied de saint Cast


Il tait une fois un saint qui vint de l'Irlande
en Bretagne pour y prcher la religion chrtienne.
Il dbarqua au pays qui porte maintenant le
nom de Saint-Cast, mais les habitants, le prenant
pour un pirate, voulurent le chasser. Le saint les
rassura et se fit connatre  eux.

Alors le seigneur du pays le fit appeler et lui dit:

--Puisque tu es saint et que tu te prtends
envoy par Dieu, opre un miracle et nous croirons
en toi.

--H bien, rpondit saint Cast, pour prouver la
vrit de ce que j'ai dit, j'imprimerai mon pied sur
le rocher,  l'endroit o je suis dbarqu.

Suivi du seigneur et d'une foule de gens, il descendit
la falaise et, tant arriv au rocher sur lequel
il tait saut en abordant, il frappa du pied,
et la marque resta empreinte sur le rocher.

--Tant que le monde sera monde, dit saint Cast,
mes pieds resteront marqus ici.

Le seigneur fut si tonn de ce prodige, qu'il
emmena saint Cast  son chteau, et lui donna un
terrain sur lequel il fit btir l'glise.

(_Cont en 1885, par Franois Marquer, de Saint-Cast_).

* * *

En haut du sentier qui monte de la belle grve de Saint-Cast
au village de l'Isle, on voit sur le rocher une empreinte
longue de cinquante centimtres environ, dont la
forme rappelle en effet celle d'un grand pied. Dans le
Morbihan, saint Cado, vque et martyr, VIe sicle (1er novembre),
a laiss, prs d'tel, une empreinte ayant  peu
prs la forme d'un pied de grandeur plus qu'humaine; elle
est entoure d'une grille et l'on a lev  ct une croix;
c'est la glissade que fit saint Cado lorsqu'il s'lana, pour
empcher le diable de dtruire le pont que Satan avait bti.

La lgende suivante attribue  l'empreinte du pied de
saint Cast une origine moins leve.

* * *

Un jour saint Cast se promenait sur les rochers
de l'Isle en compagnie d'un cordonnier, son ami.
Comme il sautait d'une pierre sur l'autre, ses souliers,
qui s'taient uss  l'eau de mer, se dchirrent
et il resta les pieds nus. Il dit  son cordonnier:

--Il faudra me faire une paire de souliers,
prends-moi mesure avant de me quitter.

Alors saint Cast posa le pied sur un rocher de
la falaise, et il dit au cordonnier de marquer, car
il n'avait pas de mesure avec lui; mais le cordonnier
ne pouvait rien tracer sur le rocher. Saint
Cast frappa du pied sur la pierre, qui s'enfona
comme de la vase mouille, et il dit:

--Maintenant, tu peux mesurer  ton aise la
longueur et la largeur de mon pied; car, tant que
le monde sera monde, sa marque restera ici.

(_Cont en 1888 par Franois Marquer_).

* * *

Le calendrier breton place au 5 juillet saint Cast, vque.
Il y a une assemble assez frquente au bourg de Saint-Cast,
le second dimanche aprs la Saint-Pierre, elle porte
le nom de la Saint-Cast-Saint-Lunaire; ce saint est le
deuxime patron de la paroisse. Tout prs de l'glise est
une fontaine dite de saint Cast; autrefois en y allait puiser
de l'eau pour les personnes qui avaient mal aux yeux.
Cette pratique, qui semble tombe en dsutude, se rattachait
peut-tre au culte de saint Lunaire, l'autre patron de
la paroisse.




XI

Saint Lunaire


Lorsque saint Lunaire quitta l'Irlande pour
venir prcher l'vangile en Bretagne, il s'embarqua
seul sur un petit navire, et mit le cap sur la
cte bretonne. Pendant trois jours il vcut heureux
comme un roi; mais, le quatrime, il fut entour
d'une brume si paisse, qu'il ne pouvait plus
reconnatre son chemin. Il se mit fort en colre
contre la brume qui lui barrait la route, et,
prenant son sabre, il le lui lana comme  une
ennemie. Aussitt elle disparut, et saint Lunaire
put arriver  l'endroit qui porte aujourd'hui son
nom; et il aborda sur les rochers du Dcoll, o
l'on aperoit l'empreinte de ses souliers.

Depuis ce temps les marins le nomment le
patron de la brume, et ils l'invoquent quand elle les
incommode.

(_Cont en 1888 par Pierre Le Clerc, de Saint-Cast_).

Voici l'incantation que les marins adressent  la brume:

Brume, disparais de la mer,
Ou tu seras coupe par la moiti,
Avec un couteau d'acier.

Au hameau de Pontual, en Saint-Lunaire, on montre une
pierre qui servit  amarrer le bateau du saint quand il vint
vangliser ce pays; une autre pierre en forme de prie-Dieu,
au-dessus du village des Landes, passe pour avoir
servi au mme usage. (P. BZIER. _Inventaire des mgalithes
de l'Ille-et-Vilaine_, p, 70-71).

* * *

Sur le littoral on raconte encore l'pisode suivant
de la vie du saint:

Au temps jadis, quand saint
Lunaire vint prcher la religion
chrtienne sur les ctes
de Bretagne, il apportait avec
lui une pierre sacre, pour la
placer sur l'autel qu'il voulait
riger. Mais il la perdit, et
comme il ne pouvait la retrouver,
il tait chagrin et se tourmentait
beaucoup. Alors il se
mit  prier Dieu, et une colombe
la lui rapporta. C'est alors qu'il commena
 construire une glise.

[Illustration: Partie suprieure
de la pierre tombale
de saint Lunaire]

* * *

Dans la vie de saint Lunaire, cet pisode figure aussi,
avec quelques variantes: Pendant l'ouragan qui assaillit
son navire, Lunaire dormait, et les matelots jetrent  la
mer son bagage, parmi lequel se trouvait son autel portatif.
Le saint en fut vivement afflig; mais quand il prit terre,
en Armorique, deux colombes plus blanches que neige
arrivrent de la mer, tenant entre leurs pattes son autel
qu'elles dposrent  ses pieds. Au dernier sicle, le trsor
de la paroisse conservait encore cette pierre sacre, et
pendant tout le moyen ge, on crut qu'un faux serment
fait sur cette relique entranait dans l'anne mme la mort
du jureur.

M. A. de la Borderie a publi en 1881, sous le titre de:
_Saint-Lunaire, son histoire, son glise, ses monuments_, une
monographie extrmement intressante, dans laquelle il
fait ressortir le rle civilisateur et dfricheur du saint, rle
que la tradition populaire a oubli. C'est  cet ouvrage
que nous avons emprunt ceux des dtails ci-dessus qui
ne figurent pas dans la tradition orale. Il est orn de gravures
reprsentant, vu de face et de profil, le tombeau
de saint Lunaire, dans l'ancienne glise. Nous avons
reproduit en entier la vue du profil, et seulement la partie
suprieure de l'effigie vue de face, celle o la colombe
rapporte l'autel; le bton piscopal s'enfonce dans la
gueule d'un monstre.

D'aprs la lgende locale, on a maintes fois essay de
soulever la pierre tombale du saint; elle paraissait si
lourde que l'on tait contraint toujours d'y renoncer.

Le culte de ce saint est trs rpandu en Haute-Bretagne;
lorsque les marins de Saint-Cast passent devant le dangereux
passage du Dcoll, ils rcitent un _Pater_ et un _Ave_,
et disent:

          Saint Lunaire,
Prservez-nous du naufrage en mer.

Il est le patron des glises paroissiales de Saint-Lunaire, Le Loscout,
Miniac-sous-Bcherel, Saint-Lormel, second patron de Saint-Cast, et il
a une chapelle  Plour;  la Chapelle-Blanche (Ctes-du-Nord) est un
ruisseau dit de saint Lunaire, et une croix qui porte son nom a t
rcemment rige sur la pointe du Dcoll. Sa fte est clbre en
gnral le premier jour de juillet ou le premier dimanche de juillet, et
il est invoqu pour les maux d'yeux; au Quiou, prs Dinan, 
Saint-Lunaire et au Loscout, les malades viennent se laver  des
fontaines places sous son invocation;  Saint-Lormel, l'eau dont ils se
servent provient d'un puits plac sous la chaire de l'glise.

Au Loscout, la statuette du saint tait dans une niche situe sous le
pont du Men; elle fut enleve par une crue d'eau, et une bonne femme,
qui la trouva dans un saule, l'emporta pieusement chez elle; mais le
saint ne voulut pas y rester, et quelque temps aprs on le retrouva dans
sa niche o il tait retourn de lui-mme. (_Revue des Traditions
populaires_, t. VII, p. 91, 105).

[Illustration: Statue de saint Lunaire sur son tombeau dans l'ancienne
glise paroissiale.]




XII

Saint Goustan


Au temps jadis, saint Goustan arriva  la cte du Croisic au milieu
d'une tempte; il se noya, et son cadavre fut trouv sur le rocher qui
supporte le pignon Nord-Ouest de la vieille chapelle.

On reconnut qu'il tait saint, et l'on voulut lui lever une chapelle 
cet endroit mme; d'abord on la construisit de faon qu'elle entourait
le rocher; mais les murs tombrent. On en btit ensuite une autre qui
n'tait pas sur le rocher; elle ne rsista pas d'avantage. C'est alors
qu'on prit le parti de construire un des pignons sur le rocher mme, de
faon qu'une partie du rocher se trouve en dedans et une autre partie en
dehors. Depuis ce temps la chapelle a rsist.

On voit  l'intrieur une cavit qui est l'endroit o le corps du saint
a t trouv, et on y remarque l'empreinte de ses pieds.

Les habitants des environs du Croisic (Bourg-de-Batz et villages
voisins), viennent encore rouler leurs petits enfants sur la partie
extrieure du rocher, puis les portant dans les bras, font trois fois le
tour de la chapelle en rcitant des prires, afin que par l'intervention
du saint leurs enfants se mettent  marcher.

Le lundi de Pques, les jeunes gens et les jeunes filles, placs  deux
pas de l'ouverture, viennent jeter une pingle dans une fente du volet
d'une des petites ouvertures de la chapelle. Si l'pingle passe du
premier coup dans la fente, le mariage doit avoir lieu dans l'anne,
sinon il est recul d'autant d'annes que l'on a essay en vain de faire
passer l'pingle.

(_Recueilli en 1892 par M. Maillard, conducteur des Ponts-et-Chausses
au Croisic, et communiqu par M. Ren Kerviler_).

* * *

Oge rapporte, d'aprs Caillo jeune, que l'on avait voulu
construire la chapelle ailleurs que sur le rocher, mais que
chaque nuit l'ouvrage tait dtruit. On comprit qu'il fallait
la btir sur le rocher o saint Goustan abordant au Croisic
avait laiss l'empreinte de son corps.

Les femmes des marins y viennent en plerinage, bien
qu'elle soit au milieu du corps-de-garde, quand elles veulent
obtenir que les vents cessent de souffler du sud. Quand,
au contraire, elles veulent que le vent cesse de souffler du
nord, c'est au Crucifix que se font les neuvaines. Cette
chapelle a t dmolie l'an dernier.

Saint Goustan, solitaire, VIIe sicle (28 novembre), est le
patron d'Auray, d'Hoedic, de Saint-Gildas de Ruys.




XIII

Les pas de la Vierge


Aprs avoir franchi la chausse de l'tang
Priou,  la sortie de Moncontour, on gravit,
pour atteindre le haut de la colline sur laquelle
est btie la chapelle de Notre-Dame-du-Haut, un
sentier qui passe sur les rochers qui s'tagent
tout le long du coteau. La sainte famille fuyant la
colre d'Hrode, a suivi ce chemin pour se rendre
en Egypte, et elle y a laiss des traces de son
passage; sur le premier rocher on remarque une
empreinte de pied d'enfant: la sainte Vierge,
fatigue de porter le petit Jsus, le dposa un
instant  terre, et l'empreinte du petit pied y est
reste grave.

Un peu plus loin, la Vierge tomba de fatigue
sur un rocher, et sa jambe y est reste empreinte;
la marque toutefois affecte la forme d'une
cuisse plutt que celle d'une jambe. Autrefois les
vieillards se mettaient  genoux dans ces deux
endroits, et aprs avoir nettoy les deux empreintes,
ils les baisaient respectueusement. J'ai, dans
mon enfance, t maintes fois tmoin de cette
scne de dvotion, qui est aujourd'hui tombe en
dsutude. Du reste un exhaussement du chemin
a enfoui cette empreinte.

 quelques pas de l on voit une pierre en
forme de chaise; la sainte Vierge s'y reposa, et y
donna  boire  l'enfant Jsus: une goutte de lait
qui tomba sur le granit s'y est ptrifie; c'est elle
qui a produit la tache blanche que l'on remarque
sur la paroi du rocher.

(_Recueilli par M. J. Carlo_).

* * *

 Cesson le pas de la Vierge est un troit sentier
pratiqu dans la montagne, que l'herbe ne recouvre
jamais et par lequel la mre de notre Seigneur
gravit un jour la cte. Elle tait rendue de fatigue,
et s'arrtant au lieu o depuis on lui btit une
chapelle, elle dit  saint Syphorien qui l'accompagnait:
Nous avons bien assez mont, cessons,
d'o le nom de la commune de Cesson.

(HABASQUE. _Notions historiques sur les Ctes-du-Nord_, t. II,
p. 313).

* * *

Habasque ajoute que de son temps cette tradition tait
connue de tous les habitants du bourg; mes amis de Saint-Brieuc
m'ont assur qu'elle tait encore populaire.

 Mnac on montre trois vestiges que les pieds
de la sainte Vierge ont imprims sur une roche, et,
quand les petits enfants tardent trop  marcher,
on leur met les pieds dans ce creux.

(MAH, _Antiquits du Morbihan_, p. 445.)

[Illustration]




XIV

Le saut de saint Valay


Un jour que le bienheureux saint Valay tait
venu reprocher aux femmes de la rue Saint-Malo
leur mauvaise langue et leur conduite lgre,
celles-ci se mirent en colre et elles prirent des
pierres pour les lui jeter.

Le saint s'enfuit le plus vite qu'il put; mais les
femmes couraient aussi bien que lui, et elles taient
sur le point de l'atteindre, quand il arriva sur le
bord de la valle des Rhories; alors il invoqua le
bon Dieu, prit son lan, et franchissant d'un bond
la valle, il alla retomber de l'autre ct sur un
rocher o l'on montre encore l'empreinte de ses
pieds.

Mais les femmes le poursuivaient toujours; alors
il prit un autre lan, et, traversant la valle o
coule la Rance, il alla tomber de l'autre ct de la
rivire,  Lanvallay. C'est en mmoire de ce saut
que Lanvallay porte ce nom; car on l'appela d'abord
l'lan Vallay, en mmoire de l'lan prodigieux que
le saint avait d prendre pour franchir cette distance.

(_Recueilli  Dinan en 1885._)

Suivant un autre rcit, des voleurs poursuivaient saint
Valay, et ils taient sur le point de l'atteindre, quand il se
recommanda  Dieu et s'lana pour franchir la valle;
des anges le soutinrent, et il se trouva, debout, sans avoir
prouv aucun mal,  l'endroit o son pied est encore
marqu.

(PAUL SBILLOT, _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_,
t. I, p. 335).

* * *

Saint Valay, religieux de Landvennec, Ve sicle (12 juillet),
est le patron primitif de Lanvallay, de Ploubalay, et d'un
village  Hnon, canton de Moncontour, appel la ville Balay.
Une chapelle, aujourd'hui dtruite, lui tait ddie, non loin
de l'endroit o est btie la maison de campagne de Saint-Valay,
prs Dinan. Je n'ai pas besoin de dire que l'tymologie
donne par le premier conte est fantaisiste.

La lgende attribue  saint Michel un saut encore plus
miraculeux. Lorsqu'il se disputait avec le diable pour
savoir qui nommerait le Mont, ils convinrent de faire
l'essai de leur puissance. L'preuve consistait  franchir
d'un bond l'espace qui spare le Mont-Dol du
Mont Saint-Michel. Le diable tomba dans l'eau, mais l'archange,
soutenu par ses ailes, alla se placer sans effort sur
le sommet du mont. On montre au Mont-Dol l'empreinte
du pied de l'archange sur un bloc de rocher, et  ct, la
marque du pied fourchu de Satan.




XV

Les saints et les mgalithes


Plusieurs des nombreux mgalithes ou des
pierres  lgendes de la Haute-Bretagne portent
des noms de saints, et des rcits populaires
attribuent  l'intervention des bienheureux les
circonstances merveilleuses de leur rection, les
particularits remarquables qu'ils prsentent, ou
les empreintes naturelles ou artificielles que l'on
y remarque.

J'ai personnellement recueilli peu de ces lgendes;
la plupart de celles qui figurent ici ont t
releves au cours de leurs investigations par les
auteurs des Inventaires des mgalithes des Ctes-du-Nord,
de l'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Infrieure,
qui leur ont, avec beaucoup de raison,
donn place dans leurs publications. Les deux
principaux saints qui figurent dans les fragments
que je runis ici sont saint Michel et saint Martin.

La beaut et l'importance du Mont Saint-Michel
ont assez frapp les esprits, pour que, sur les deux
rives du Couesnon, on en ait attribu la construction,
soit au diable, soit  la collaboration de
l'Archange et de Satan, les deux rivaux qui reprsentent
le dualisme du bien et du mal, du ciel et
de l'enfer. Suivant une lgende trs connue en
Haute-Bretagne et en Basse-Normandie, le Mont
aurait t bti par le diable  la suite d'une
gageure avec saint Michel, o chacun d'eux devait
montrer sa puissance; saint Michel btit en une
nuit un merveilleux palais de glace, le diable
construit le Mont; saint Michel trompe le diable,
soit en lui proposant un change, comme dans la
lgende normande, soit en dessinant avec le bras
une croix qui chasse  jamais le dmon de l'difice
qu'il avait bti[1].

Pour construire sa merveilleuse btisse, Satan
avait eu besoin de puiser dans beaucoup de carrires;
c'est pour cela que l'on rencontre un assez
grand nombre de pierres qui taient destines au
Mont, et qui, pour des raisons diverses, n'ont point
t transportes  pied d'oeuvre.

 Bazouges-sous-Hd et  Ding, des menhirs
passent pour tre des matriaux que le diable y
portait. Les empreintes sont celles de la sangle
qui se rompit et le fora  les laisser o on les
voit aujourd'hui, de son dos et de ses doigts; 
Plerguer, un rocher prsente des creux qui sont
les marques laisses par le diable lorsqu'il essaya
de l'emporter;  Vieuxviel un menhir est tomb
de son bissac;  Mell,  Saint-tienne-en-Cogls,
 Parign, des pierres ont t laisses par
le diable lorsqu'il btissait le Mont Saint-Michel,
et qu'on lui eut cri qu'il n'en fallait plus; une
pierre du diable,  Louvign-du-Dsert, porte l'empreinte
des efforts inutiles que le dmon fit alors
pour la dtacher.

(P. BZIER, _Inventaire des Mgalithes de l'Ille-et-Villaine_,
p. 9, 62, 110, 114, 115, 99).

* * *

En Haute-Bretagne saint Martin n'a pas la prodigieuse
popularit dont il jouit encore dans une
grande partie de la France, surtout vers le centre;
on rencontre toutefois son nom, associ  certains
mgalithes. Comme dans une partie de la Haute-Bretagne
saint Martin de Vertou est trs connu, il
est possible qu'il s'agisse parfois de ce dernier
saint et non du grand aptre des Gaules.

La pierre du diable,  Orgres d'aprs une
lgende, trs suspecte en ce qui concerne tout au
moins le nom du discobole, fut lance par la druidesse
Irmanda contre saint Martin vanglisant le
pays et les creux que l'on remarque sur la pierre
sont l'empreinte des mains de la druidesse.

 Iffendic une pierre  bassin, situe  la queue
de l'tang de Tromelin, est connue sous le nom de
Pas-de-Saint-Martin; les gens du pays prtendent
que l'excavation que l'on voit dans sa partie
mdiane est l'empreinte de l'un des pieds du saint.
On s'y rend en plerinage pour la gurison de la
fivre, et l'on dpose dans le pas des pices de
monnaie et de petites croix de bois.

(P. BZIER, l. c., p. 9, 222).

* * *

Entre le Clion et Pornic, se trouve une valle
trs agrable, o l'on voit la fontaine dite de Saint-Martin,
lieu de plerinage pour beaucoup de gens
de la rgion. On lui attribue des proprits merveilleuses
et multiples. Une quantit considrable
de petites croix de bois entoure la source qui sort
du rocher.

D'aprs la lgende, saint Martin vint visiter le
pays, mont sur son cheval; celui-ci frappa la
terre d'un coup de sabot et la source jaillit sous le
choc.

(_Revue des Traditions populaires_, t. IX, p. 619).

 Mgrit, une pierre pose  la surface du sol
porte le nom de Pierre de Saint-Patrice; elle est
perce dans toute sa longueur. C'est dans ce trou
que, d'aprs la lgende, saint Patrice s'est cach
pendant longtemps.

(E. DE LA CHENELIRE. _Inventaire des Mgalithes des Ctes-du-Nord_,
p. 3).

* * *

 Noyal-sous-Bazouges, une pierre, situe  six
cents mtres du village de Saint-Lger, dans le
champ de l'Autel, est connue dans le pays sous le
nom d'Autel de saint Lger. La face suprieure
prsente,  quelques centimtres du bord extrieur,
une rainure encadrant la partie centrale,
sur laquelle sont bauches  coups de ciseaux, de
petites croix.

Une tradition locale rapporte que c'est sur cette
pierre que saint Lger, patron de la paroisse voisine,
clbrait la messe.

(P. BZIER, _Inventaire_, p. 86).

* * *

La sainte Vierge se promenait sur les landes de
Plchtel, filant sa quenouille, et portant sur sa
tte Pierre-Longue et dans son tablier les Pierres
Blanches, lorsque son fuseau tomba  terre. Elle
se baissa pour le relever et, dans le mouvement
qu'elle fit, la pierre qu'elle portait sur la tte
glissa et se ficha en terre dans la place mme o
tait tomb le fuseau, puis celles du tablier s'envolrent
et allrent former dans le champ des
Meules, un cordon pour le fuseau de Pierre-Longue.
Telle est l'origine lgendaire d'un alignement
autrefois considrable, dont il ne reste plus que
quelques fragments.

(P. BZIER, l. c., p. 179).

* * *

 quelque distance du bourg de Saint-Viaud est
un rocher dans lequel on montre une grotte qu'on
assure avoir t la demeure de saint Viau; cet
endroit nomm Pierre Cantin et aussi la Pierre
qu'a nom est en grande vnration dans le pays
et l'on y vient en plerinage pour les maux de
reins; les habitants s'imaginent y voir, trace sur
la pierre, l'empreinte des pieds du saint, de son
bton, de son livre, de son bonnet, etc. On y fait
de pieux plerinages.

(GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. _Gographie de la Loire-Infrieure_,
1829.--OGE. _Dictionnaire de Bretagne_).

* * *

En la paroisse de Bains (Ille-et-Vilaine), sur le
sommet de la colline de _Guerchomin_, appele
peut-tre jadis: _Guerc'h er men_, la pierre de la
Vierge, se voient quatre gros blocs de quartz, dont
l'un mesure plus de deux mtres de haut et qui
proviennent d'un cromlech ruin.

Chaque anne, pendant la nuit de Nol, quatre
vques venus des quatre points de l'horizon, s'y
runissent au coup de minuit et officient sur cette
pierre toujours respecte. Puis, aussitt leur office
termin, ils s'en vont ensemble vers l'occident,
aprs avoir fait par trois fois le tour d'une autre
grosse pierre celtique situe non loin de l et nomme
la _Roche-Aboyante_[2]. Ils sont dsigns parfois
sous le nom de: Saints des quatre saisons
auxquelles chacun doit prsider pour sa part au
cours de l'anne nouvelle.

(DERMARS, _Redon et ses environs_, 1860, et _traditions locales
communiques par le marquis de l'Estourbeillon_).




XVI

Saint Guillaume


 Louvign-du-Dsert sont des pierres  bassins
dites Roches Saint-Guillaume; les bassins
et les entailles ont, d'aprs la lgende, t 
l'usage de saint Guillaume qui fit pendant quelque
temps son sjour en ce lieu. L'un tait son douet
(lavoir), l'autre sa fontaine, une autre plus petite
son cuelle; deux autres qui se touchent sont
l'empreinte de ses genoux; une entaille  quatre
branches est celle o il dposait sa croix. Les intervalles
qui sparent ces blocs portent le nom de
rues du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer. Le lit
du saint qu'on montre est une sorte de grotte forme
par l'boulement d'un bloc qui, dans sa chute,
a t retenu en avant,  une petite distance du sol,
par d'autres blocs.

Saint Guillaume vcut fort pauvrement en cet
endroit pendant sept annes, nourri par la charit
des gens du pays. Il envoyait  la qute son ne,
qui par un instinct surnaturel, allait se prsenter
dans tous les villages des environs: on lui donnait
du pain, qu'il portait ensuite au saint. Un jour les
habitants, trouvant peut-tre qu'il tait trop onreux
de le nourrir, chargrent l'animal quteur
d'une telle quantit de pierres qu'il ne pouvait plus
marcher. Le solitaire n'ayant plus rien pour subsister,
s'en alla, dit-on,  Mortain, o il trouva,  ce
qu'on assure, plus de roches que de pain.

Les habitants du village de la Loriais, qui avaient
charg l'ne de pierres, ne tardrent pas  tre
punis. Ils furent pris par la soif, toutes les sources
ayant tari; aujourd'hui encore, on n'en saurait
trouver une, quoique le lieu soit bas et humide.

(P. BZIER. _Inventaire_, p. 90-91).

* * *

M. Jules Louail a publi dans le _Vieux Corsaire_, mars
1802, sous une forme non populaire, une version de cette
lgende qui ne diffre pas beaucoup de celle qu'a rapporte
M. Bzier; le dnouement seul est chang: le saint ayant
rencontr  Mortain plus de beurre que de pain, revint 
son ermitage; les gens de Louvign lui demandrent pardon
et le saint implora la clmence divine: la pluie tomba
et la campagne redevint fertile.

[Illustration]




XVII

Pierre Morin


 l'poque o l'on construisait l'ancienne glise
de Guiguen, un moine allait chercher, assez
loin du pays, la pierre ncessaire  la construction
et l'amenait  l'aide d'un attelage compos de deux
petits boeufs et d'un ne.

Un jour que son attelage, suant et soufflant,
transportait la plus grosse pierre dont on l'et encore
charg, il entendit, en passant devant le village
de la Perchre, une voix cleste qui lui criait
que l'glise tait acheve, et qu'on n'avait plus besoin
de matriaux. Pierre Morin saisit la pierre
d'une main, et la lana sur le ptis o elle est encore.
Sa main s'enfona dans la roche comme dans
un bloc d'argile, et y laissa une empreinte ineffaable.

(P. BZIER. _Supplment_, p. 87).




XVIII

Le grs saint Men


 la lisire de la fort de Talensac, prs du
hameau de la Chapelle-s-Oresve, se trouve
un bloc de schiste ferrugineux
ayant la forme d'un affiloir. Sa
face suprieure porte un certain
nombre de perforations cylindriques
et de rayures transversales
incontestablement dues 
l'industrie humaine. Les rayures
sont analogues  celles que l'on
obtiendrait en frappant vigoureusement,
du tranchant d'une
forte hache, et perpendiculairement
 la direction des feuillets,
la surface d'une masse
schisteuse. On dit dans le pays
que les gravures dont cette pierre
est orne sont dues  saint Men,
qui tait charpentier et aiguisait
ses outils sur cette roche.

[Illustration: Statue de saint Men,
glise de Paimpont
XVe sicle.]

Un jour saint Men, aprs avoir aiguis sa
hache sur son grs, et l'avoir balance dans l'espace,
dit:

O ma hache tombera
Men btira.

La hache tomba  Talensac,  deux kilomtres de cet endroit. L'glise de
cette paroisse est ddie  saint Men.

(P. BZIER, _Inventaire_, p. 223).

* * *

Cette lgende avait t rapporte sous une forme trs
voisine par Theuvenot. _Notes sur quelques monuments
anciens de l'Ille-et-Vilaine_, etc. Congrs de la Soc. franaise
d'archologie. Laval, 1878; qui ajoute ce dtail: les bcherons
du voisinage ne se font pas faute encore aujourd'hui
d'imiter saint Men; la rouille et les traces du fer sont trs
apparentes, sans avoir rien de commun avec les traces
primitives.

Saint Men, abb, VIe sicle (21 juin), est invoqu contre
la fivre, la gale dite aussi Mal saint Men et les maladies
des yeux; sa fontaine la plus renomme est prs de
Gal; le saint la fit jaillir d'une terre jusque-l aride. Il
est patron de la ville de ce nom, de Cancale, la Fresnaye,
Lanvallay, Pllan, Talensac, etc. Il a de nombreuses chapelles,
entre autres  Bains, Beignon et  Cancale. 
Rennes un hpital porte son nom; il y a  Bourseul et
 Monteneuf, des villages de Saint-Men,  la Chapelle-sous-Plormel,
une lande est dite Lande de Saint-Men.

La statue que nous reproduisons est dans l'glise de
Paimpont, abbaye qui dpendait de celle de saint Men;
elle porte sur sa base les armoiries de l'abb Olivier Guiho
qui est agenouill aux pieds du saint. Dans la sacristie un
reliquaire d'argent renferme des reliques du saint: il a
la forme d'une main avec l'avant-bras, tenant un livre 
fermoirs dont les sculptures sont dores. L'autre statuette
que l'on voit ci-dessous en compagnie de celles de saint
Lubin et de saint Mamre est dans la chapelle de N.-D. du
Haut prs Moncontour.

[Illustration]




XIX

La chasse saint Hubert


 Gumen-Penfao un monument bizarre compos
d'une longue srie de pierres alignes
du nord-ouest au sud-ouest, est connu sous le nom
de Chasse de Saint Hubert. Cette chasse dbouche
d'un vallon sauvage, puis elle se lance  travers
les landes du Luganon, les bois du Luc et du Pont.
Le cerf, trs en avant de la meute, est arriv jusqu'aux
bords de l'Isac, c'est le menhir de Lau-s.
J'ai suivi cette chasse fantastique, toujours guid
par les gens du pays, qui l'avaient connue autrefois,
toujours du dans mes recherches, grce au
dfrichement des landes. Plus loin, de l'autre ct
du bois du Luc, on m'indiqua, dans la fort du Pont,
un monument form de plusieurs blocs maintenant
briss que les gens du pays appellent la Voiture de
la chasse.

(PITRE DE LISLE DU DRENEUC, _Saint-Nazaire_, p. 67).

Suivant une tradition recueillie par M. J. Desmars,
_Redon et ses environs_, cite par Bzier, _Inv._ p. 181,
les menhirs qui composaient l'alignement, aujourd'hui
trs mutil, de la Chasse Saint Hubert
dans les landes de Luganon (Loire-Infrieure)
avaient eu vie, et rappelaient la punition inflige
par saint Hubert  un chasseur du pays, qui avait
jur de forcer un cerf avant la grand'messe le jour
de Pques. Emport par l'ardeur de la chasse, il
n'avait pas entendu sonner l'office, et au moment
de l'lvation, il avait t ptrifi avec ses compagnons,
sa meute et la bte qu'il poursuivait.

[Illustration]




XX

La Pierre de saint Lyphard


Au temps o saint Lyphard habitait le bord de
la Brire, un dragon monstrueux dsolait la
contre; dj onze jeunes filles avaient t dvores,
lorsque que le monstre rclama la fille du
saint. Lyphard saisit alors son pe, et pour en
essayer la trempe, il assna un coup sur une pierre
plante prs de l, et qui devint la pierre fendue,
puis dgageant la lame prise dans cette fente, il
court au monstre et lui tranche la tte.

On voyait encore, il y a peu d'annes, cette roche
fendue dont l'ouverture bante tait assez large
pour qu'un homme pt y passer; sur la paroi nord
taient marqus les quatre doigts et le pouce du
saint qui s'taient enfoncs, dans l'effort qu'il fit
pour dgager sa lame.

(PITRE DE LISLE DU DRENEUC, _Saint-Nazaire_, p. 131).

* * *

La chapelle de saint Lyphard en Thourie tait jadis le
lieu de runion d'une assemble le Vendredi-Saint de chaque
anne. Elle a t dtruite vers 1830. On venait de fort
loin prier saint Lyphard, ou comme on le prononce saint
Liphord, pour la vie ou pour la mort, c'est--dire que
l'on invoquait le saint, pour qu'il obtint une gurison immdiate
du malade ou une prompte mort, afin d'abrger
les souffrances du moribond.

(P. BZIER, _Supplment_, p. 74).

[Illustration]




XX

Saint Convoyon
et la roche aboyante


La roche aboyante est un menhir  demi-renvers
que l'on voit dans la commune de
Bains. On dit que c'est en cet endroit que saint
Convoyon, abb de Redon, et saint Fiacre, qui
habitait Trobert, village de Renac, aimaient  se
reposer et  converser lorsqu'ils se visitaient. Un
jour qu'ils taient importuns par les aboiements
d'un chien de berger du voisinage et qu'ils ne
pouvaient obtenir son silence, ils le maudirent,
et aussitt l'animal fut chang en la Roche
Aboyante.

Prs de l se trouve un sentier sur lequel Dieu,
dit-on, n'a pas voulu qu'il pousst un brin d'herbe
qui pt effacer la trace du passage des saints.

(P. BZIER, _Inventaire_, p. 159).

Voici sur ce dernier sentier d'autres rcits:

Entre la Lande de Guerchomin et le village de
Trobert, en Carentoir, se trouve un sentier toujours
dnud qui se dirige vers la limite de Renac en
passant par le village de Bod'hors en Bains.
Jamais de mmoire d'hommes un brin d'herbe
n'y a pouss et cela, disent les gens du pays, par
la permission toute spciale de Dieu, qui n'a pas
voulu que, mme un brin d'herbe, pt effacer les
traces du grand saint Convoyon qui passait toujours
par l pour aller visiter saint Fiacre dans
son ermitage de Trobert.

Il n'y a plus aucune trace de l'ermitage de
saint Fiacre, mais sur la limite de Renac, prs
d'une source rpute miraculeuse, se voit encore
la chapelle de saint Fiacre d'o l'on vient de fort
loin pour se gurir de la colique et de la dyssenterie.

(DESMARS, _Redon et ses environs_, 1869, et _traditions locales
communiques par le marquis de l'Estourbeillon_).

* * *

Saint Victor de Campbon passe pour avoir eu des rapports
frquents avec un autre solitaire voisin, saint Laumer,
en l'honneur duquel fut leve une chapelle encore
subsistante. Chaque jour ils se rencontraient pour converser
et prier,  une fontaine toujours vnre. On montre le
sentier qu'ils suivaient, et tout ce qu'on sme des deux
cts de la _voyette_, pousse, prtend-on, plus vigoureusement
que dans le reste du champ.

(R. OHEIX, _Bretagne et Bretons_, p. 53).




XXII

Saint Roch


Un jour saint Roch se promenait dans la fort
de Bosquen; un homme de la Ville-Heu[3] le
rencontra, qui avait son petit chien auprs de lui.
Il avait l'air si malheureux que le bonhomme l'invita
 venir chez lui.

Le saint accepta, et il se plut tant dans ce pays,
qu'il voulut s'y faire btir une petite maison. Mais
les maons ne trouvaient point d'eau aux environs,
ce qui les incommodait beaucoup, car pour faire du
mortier ils taient obligs d'aller en chercher 
plus d'une demi-lieue. Saint Roch eut piti d'eux,
et il fit jaillir une source auprs de leur chantier;
elle tarit quand les travaux furent termins, et
alors il dit aux maons qui il tait.

Depuis ce temps, saint Roch est ft tous les ans
dans la chapelle qui porte son nom. Il a la vertu
de gurir la dyssenterie. Lorsque dernirement
une pidmie se dclara  Langourla, beaucoup de
gens allrent se recommander  sa chapelle.

(_Cont en 1884 par J. M. Comault, du Gouray_).

Saint Roch, ou saint Ro', est un saint trs populaire en
Haute-Bretagne; nombre de chapelles sont places sous
son invocation; voici deux autres rcits o il figure:

Un jour un pauvre voyageur, les habits en lambeaux
et couvert de poussire, s'arrta dans le village
de la Baillerie en Chelun et demanda un verre
d'eau pour apaiser sa soif. Il n'y en avait pas une
goutte  la ferme; mais une femme s'empressa
d'en aller chercher  plusieurs kilomtres de l, 
la Fontaine d'Anjou, dans la Mayenne. Aprs s'tre
dsaltr, le voyageur, voulant remercier la paysanne
de son acte charitable, piqua la terre de
l'extrmit de son bton, et une source intarissable
jaillit aussitt. Ce voyageur tait saint Roch.

(P. BZIER, _Inventaire_, p. 130-1).

* * *

Jadis on alla chercher la statue de saint Roch
et on la plaa dans l'glise du Gouray; mais peu
de temps aprs les prtres et la plupart des habitants
furent atteints de dyssenterie: on comprit
que le saint voulait tre dans sa chapelle; ds qu'il
y fut, la maladie cessa.

Un jour un habitant d'une paroisse voisine du
Gouray rencontra un de ses amis qui allait au
pardon de saint Roch, et il lui donna deux sous
pour les remettre comme offrande en son nom,
parce qu'il les lui avait promis tant malade. L'ami
s'amusa bien au pardon, et but un bon coup; au
moment de partir, il se ressouvint des deux sous
de son camarade, et il alla  la chapelle, o il les
jeta  saint Roch en disant: Tiens, saint Roch,
voil pour le derrire de X. En s'en retournant,
il fut atteint de dyssenterie, et il ne fut guri
qu'aprs tre retourn faire un plerinage  la
chapelle du saint auquel il avait mal parl.

(_Cont en 1892 par Ange Rault, de Saint-Glen._)

Il y a une fontaine miraculeuse auprs de la chapelle de
saint Roch; la statue de saint Fiacre est dans cette chapelle;
quand on va quter, on demande toujours pour saint
Fiacre et pour saint Roch.

On affirme dans plusieurs pays que le cholra et les
autres pidmies de mme nature ne peuvent rgner dans
les paroisses qui ont une chapelle ddie  saint Roch.
Oge dit que vers la fin du XVIIe sicle, Dinan ayant t afflige
de la peste, le corps politique, se voua  saint Roch,
jusqu' la Rvolution, il se fit tous les ans une procession
suivie d'une messe  l'autel de ce patron en l'glise
Saint-Sauveur. Dans beaucoup d'glises on voit saint Roch
en costume de plerin, montrant une plaie  sa jambe; 
ct de lui est son chien fidle.




XXIII

La fontaine du pas de saint


Saint Guingalois, disent nos paysans, a pass
par Pierric, non pendant sa vie, mais aprs sa
mort. Son corps, renferm dans une chsse trs
lourde et porte par des hommes tout noirs, vint du
ct du soleil couchant et traversa la paroisse en
suivant  peu prs une ancienne route qui ctoyait
la rive gauche de la Chre.

Ceci se passait dans la saison d't, car les arbres
taient entirement feuills et il faisait trs chaud.
Le corps arriva avec de grandes fatigues pour les
porteurs  une suite de rochers levs et de difficile
accs, situs sur le territoire de Pierric, loin de
toute habitation et de toute eau potable. Les
bons moines qui le portaient prouvrent un besoin
pressant de se dsaltrer et ne le pouvant faire, le
religieux qui dirigeait la marche, un saint, pria
saint Guingalois d'obtenir du bon Dieu qu'il leur
procurt de l'eau, et aussitt aprs, anim de la foi
la plus vive, il frappa le rocher de son pied qui,
en s'enfonant, forma un pas profond, un creux,
d'o sortit une eau claire et frache qui permit aux
porteurs et  ceux qui les accompagnaient d'tancher
leur soif.

Il n'y avait alors qu'une chapelle  Pierric, dont
une grande partie du territoire tait en landes et
en bois; mais plus tard, on y btit une glise, 
laquelle on donna saint Guing ou Guingalois
pour patron, en mmoire du miracle qui avait eu
lieu aux rochers de Pengr, dont le creux, devenu
une petite fontaine, avait pris le nom de Fontaine
du Pas du Saint, ou plutt de Pas de Saint, qu'il
porte encore aujourd'hui.

(Comte RGIS DE L'ESTOURBEILLON. _Itinraire des moines de
Landvennec_, 1889, p. 7, d'aprs des notes de l'abb Picou et
la tradition orale).

* * *

Dans un de ces rochers, ajoute l'_Itinraire_, on trouve un
pas parfaitement moul, de grande dimension, qui prsente
toutes les parties d'un pied, dont la direction est oriente
du ct du bourg. Cette cavit, qui peut avoir de 20  25 centimtres
de profondeur, contient toujours de l'eau, mme 
l'poque des plus grandes scheresses.

Saint Guingalois est populaire dans les environs de Pierric,
dont il est le patron; les membres de la frairie de Nillac,
en la paroisse de Derval, limitrophe de Pierric, vont prier
au pied de la croix de saint Guingalois, situe  l'un des
carrefours, et les petits ptours de Luzanger et Derval,
chantent encore en gardant leurs bestiaux:

Saint Guingalois
Du fond des bois,
Veille sur nous
Et sur nos toits.

Saint Guingalois, en latin _Guingalons_ ou _Winwalous_, est le mme
que saint Gwenole, premier abb de Landvennec, Ve sicle (3 mars),
et il est invoqu par les femmes des marins pour les maris absents. Il
est le patron du Bourg-de-Batz, du Croisic, de Pierric, en
Haute-Bretagne; de Concarneau, de Landvennec, de l'le de Sein, de
Loegunol. Il a de nombreuses chapelles en pays bretonnant, o beaucoup
de fontaines portent son nom.

[Illustration]




XXIV

Saint Maudez, saint Andr et saint Fiacre


Quand saint Maudez, saint Andr et saint Fiacre eurent fini de btir
leur chapelle, ils rsolurent de faire un grand dner; ils envoyrent
une femme des environs leur chercher de la viande, puis il lui dirent de
prparer le repas.

Pendant qu'il cuisait, les trois saints allrent faire un tour de
promenade, chacun de son ct, en attendant le moment de se mettre 
table.

Les ouvriers qui venaient de finir leur ouvrage, aperurent de beaux
plats de viande dans la maison, et, profitant de ce que la cuisinire
s'tait un peu loigne, ils convinrent entre eux de les prendre et de
les manger. Ils les dvorrent en peu de temps.

Quand les saints revinrent de leur promenade, ils furent bien surpris de
ne rien trouver pour dner; ils s'accusrent les uns les autres d'avoir
mang la viande, et il s'leva mme une dispute entre eux  ce sujet.

Saint Maudez et saint Andr sortirent de la chapelle pour aller se
promener encore; saint Fiacre y resta seul et s'endormit profondment
dans un coin. Les ouvriers qui revenaient pour ramasser leurs outils,
ayant aperu le saint, qui ronflait comme un bienheureux qu'il tait,
lui _embeurrrent_ la bouche avec du jus de viande et des petits
morceaux, puis ils s'en allrent sans faire de bruit.

Quand les deux saints furent de retour, et qu'ils virent saint Fiacre,
ils l'accusrent de nouveau d'avoir mang toute la viande pendant que la
cuisinire avait le dos tourn, et ils l'accablrent de reproches.

Saint Fiacre, qui n'aimait pas le bruit, s'avoua coupable pour avoir la
paix, et les autres saints le laissrent tranquille.

(_Cont en 1883 par Franois Ramel, du Gouray, g de 50 ans_).

* * *

Cette lgende, assez irrespectueuse, a emprunt un des
traits de la fin  un pisode, trs populaire en Bretagne et
ailleurs, des tours jous au loup par le renard. Celui-ci,
ayant mang les provisions qui appartenaient  tous deux,
on convient que le coupable sera celui qui aura autour de
la bouche des traces du larcin; le loup s'endort et le renard
lui embeurre aussi la bouche pendant son sommeil.




XXV

Pourquoi on offre des clous
 saint Maudez


Quand saint Maudez voulut attacher les ardoises
sur la couverture de sa chapelle, il
n'avait pas de clous, et il se dsolait, parce qu'il
ne savait comment s'en procurer.

Un homme du pays, ayant appris que le pauvre
saint Maudez n'avait pas de clous, lui en porta
tout ce qui lui en fallait. Or, cet homme avait des
_clous_ (furoncles) dans une fesse, qui le faisaient
beaucoup souffrir et l'empchaient de travailler;
saint Maudez pour le rcompenser du service qu'il
lui avait rendu, lui gurit aussitt ses clous.

C'est depuis ce temps qu'on s'adresse  saint
Maudez quand on a des clous aux membres, et
qu'on lui offre des clous de fer en mmoire du
miracle qu'il fit en gurissant le bonhomme.

(_Cont en 1883 par Franois Ramet, du Gouray, g de
50 ans_).

Une commune de l'arrondissement de Dinan porte le
nom de saint Maudez. D'aprs Kerdanet, ce saint est, avec
saint Yves, celui auquel on a lev le plus de chapelles en
Bretagne, au moins trente, dit-il; la seule de la Haute-Bretagne
qu'il cite est celle de Trbry,  laquelle prcisment
se rattache la petite lgende ci-dessus. C'tait un
difice du XVIe sicle, situ prs d'un dolmen dit de saint
Maudez. Elle a t dmolie il y a une quinzaine d'annes;
mais on a mis de ct toutes les pierres qui portaient des
sculptures. Le pardon avait lieu le jour de la Trinit.
Auprs de la chapelle est une fontaine o l'on va en plerinage
pour les clous (furoncles); l'offrande consiste en une
poigne de clous  lattes qui ne doivent avoir t ni compts
ni pess. La statue de saint Maudez est maintenant dans
l'glise de Trbry, ainsi que celles de saint Andr, et de
sainte Mamre qui se trouvaient dans l'ancienne chapelle;
cette dernire tait implore pour les maux de tte.

D'autres chapelles sont ddies  saint Maudez,  Plrin,
 Plourhau,  la limite des deux langues, o a lieu un
pardon, et au Mottay en Evron.  la Croix-Hellan une foire
a lieu au village de Saint-Maudez. Il avait une chapelle
qui est maintenant convertie en ferme  Saint-Ptan, prs
de la Ville-Even; tout prs est une fontaine, dite aussi
de saint Maudez; l'eau en est excellente, mais elle n'est
actuellement l'objet d'aucun culte. Elle doit la bont de son
eau, non  un saint, mais  une fe qui y habite sous la
forme d'une anguille.

Je ne connais en Haute-Bretagne aucune reprsentation
iconographique de saint Maudez qui soit digne d'intrt; 
Plogonnec, sa vie est reprsente sur des volets sculpts.
(_Soc. arch. du Finistre_, t. XIII, p. 338).




XXVI

Pourquoi on offre du chanvre
 saint Andr


Lorsque saint Andr eut termin sa chapelle,
il vit qu'il ne lui manquait rien, si ce n'est
une corde pour mettre  la cloche. Il en demanda
une  une bonne femme, mais celle-ci la lui refusa.

Alors il se mit  genoux et appela Dieu  son
aide. Sa prire fut exauce, car en arrivant  la
porte de la chapelle, il y trouva assez de chanvre
pour faire une belle corde.

C'est depuis ce temps qu'on offre du chanvre 
saint Andr, afin que par ses prires le chanvre
devienne beau.

(_Cont en 1883 par Franois Ramet, du Gouray, g de
50 ans_).

* * *

Cette coutume subsiste encore. Saint Andr avait autrefois
en Trbry, canton de Moncontour, une chapelle; les cordes
des cloches taient tresses avec le chanvre des offrandes.

(PAUL SBILLOT, _Coutumes_, p. 210).




XXVII

Le cochon de saint Antoine


Un jour que saint Antoine se promenait dans
le pays breton avec un autre saint, il fit rencontre
d'un cochon, en vous respectant. Comme il
n'avait point de domestique, il lui prit envie d'en
avoir un et il dit  son compagnon:

--Il faut que je transforme ce cochon en Breton;
c'est lui qui sera mon domestique.

Il prit le cochon par les jambes de devant et le
fit se planter sur ses jambes de derrire, puis il rcita
une prire, et aussitt le cochon devint semblable
aux Bretons qui viennent en plerinage 
Saint-Mathurin de Moncontour.

C'est depuis ce temps qu'on appelle saint Antoine
le patron des cochons, et c'est aussi depuis
cette poque qu'on dit en sobriquet en parlant des
Bas-Bretons:

Bretons
Cochons.

(_Cont en 1883, par J.-M. Comault_).

En Haute-Bretagne, saint Antoine est toujours accompagn
de son cochon; on y dit en proverbe: Tu vas de porte
en porte comme le pourc de saint Antoine, ce n'est
qu'une forme patoise d'un dicton trs usit au moyen-ge.

Leroux de Lincy, _Livre des Proverbes_, cite un dicton
apparent  celui que les Gallos adressent aux Bas-Bretons:

Breton, cochon,
Franais, polisson.

[Illustration]




XXVIII

Saint Jean, saint Antoine
et les cochons


Au temps jadis, les habitants de Saint-Cast
avaient coutume de vouer leurs cochons 
saint Jean, lui promettant un morceau d'chine, si
leur bte n'avait pas d'accident.

Mais il arriva qu'une anne, presque tous les
cochons qui avaient t ainsi vous, furent enlevs
par une pidmie, et les Ctins se dirent:

--Saint Jean a laiss crever nos cochons; il
parat qu'il n'a plus de pouvoir ou qu'il est tomb
en enfance, ce qui ne serait pas tonnant, car il
est bien vieux. Nous vouerons les premiers que
nous achterons au bienheureux saint Antoine; il
ne les oubliera pas, car on dit qu'il a toujours avec
lui son petit cochon.

Qui fut dit fut fait: ils achetrent d'autres cochons
et promirent, s'il ne leur arrivait pas d'accident,
de porter  saint Antoine un pied et une oreille. Les
cochons profitrent cette anne-la, et ils venaient
comme la pte dans la met (huche). Aussi les Ctins
taient joyeux, et ils portrent des pieds et
des oreilles au bienheureux saint Antoine qui se
trouve  la chapelle de Saint-Sbastien en Plhrel.

Cependant saint Jean tait bien navr; car il
ne recevait plus un seul morceau d'chine; il se
_colra_ bien fort, et il envoya une maladie sur les
cochons, qui les fit presque tous crever. Quand les
gens virent que le saint tait fch, il lui promirent
de nouveau des chines, et maintenant il en a plus
que saint Antoine n'a de pieds et d'oreilles.

(_Cont en 1883 par Cotti, de Saint-Jacut, boulanger_).

* * *

Ce rcit constate une coutume encore en vigueur: pour
que les cochons profitent, sur le littoral entre Saint-Cast
et Erquy, on offre un morceau de lard  saint Jean (Saint-Cast),
 saint Antoine (Plurien).

En Muzillac (Morbihan), en Saint-Melaine (Ille-et-Vilaine),
ont lieu des plerinages et des assembles de saint Antoine
trs frquents.

Dans l'ancienne glise de Bde on voyait une statue de
saint Antoine entoure de fers  cheval; les gens du pays
venaient invoquer le saint quand leurs animaux taient
malades, et lui offraient un fer  cheval, une motte de
beurre, ou de la laine, etc., suivant l'animal dont ils demandaient
la gurison.




XXIX

Saint Mathurin, saint Eutrope
et saint Amateur


Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur
taient frres, et depuis longtemps ils voyageaient
ensemble sans avoir jamais eu envie de se
sparer. Mais ils arrivrent  Brhand-Moncontour
vers minuit; ils virent des _linceux_ (draps de lit)
tendus dans une prairie; saint Amateur, qui ne
savait ce que c'tait, eut tellement peur qu'il
s'enfuit et alla jusqu' Lamballe sans s'arrter, et
sans oser regarder derrire lui. Saint Eutrope
s'vanouit, et il resta  Brhand o il fit sa rsidence,
et saint Mathurin retourna tranquillement
 Moncontour o il s'tablit, et o il est toujours
rest depuis.

(_Recueilli aux environs de Moncontour_).

* * *

Ces trois saints ont en effet des chapelles ou des glises
dans ces communes. Saint Mathurin de Moncontour est l'un
des saints les plus populaires dans les deux Bretagnes; son
principal sanctuaire est  Moncontour, et sa lgende est
retrace sur les belles verrires de cette glise. On pourra
consulter pour les dtails de son pardon la _Revue des Traditions
populaires_, t. III, p. 278, et la monographie de M. E.
Thoison. _Saint Mathurin_, tude historique et iconographique.
Paris, 1889, in-8. Cet auteur ne compte pas moins de 43 glises
ou chapelles qui sont consacres  saint Mathurin dans
la partie franaise de la Bretagne. Malgr ce culte si tendu
et encore si florissant, saint Mathurin n'a point de lgende,
et le court rcit qui prcde est le seul qui le fasse voyager
corporellement en Bretagne.

[Illustration: Saint Mathurin, image populaire
de la fabrique de Pierret  Rennes
(Collection Lucien Decombe)]

Un plerinage moins clbre, mais pourtant assez frquent,
a lieu  la chapelle de saint Mathurin,  Maure; on
l'y invoque pour obtenir la cessation des pidmies et en
particulier du cholra. Une ancienne croyance, rapporte
par M. E. Thoison, affirme que le cholra ne peut exister
dans un pays qui possde soit une chapelle de saint Mathurin,
soit une de saint Roch. Saint Mathurin l'empche
d'entrer ou saint Roch le renvoie (p. 156-7).

[Illustration: Plomb de saint Mathurin
Il est reprsent vu de face et de dos avec le Saint-Esprit,
c'est le modle ancien et il n'est plus en usage.]

Saint Eutrope (30 avril) a des chapelles  Saint-Brandan,
 Noyal-sur-Vilaine et  Malensac; il ne jouit pas d'une bien
grande popularit en Haute-Bretagne; cependant il gurit
de l'_enfle_ (enflure) ceux qui frottent la partie malade avec
une motte de terre prise au-dessous de sa statue  Brhand.

Saint Amateur n'est honor  Lamballe que depuis le
sicle dernier (1762), poque  laquelle ses reliques furent
envoyes de Rome.  la procession de saint Amateur (11
juillet), dont le culte est trs populaire  Lamballe, beaucoup
de plerins portent des imitations de membres humains en
cire. Le membre choisi correspond naturellement  celui
dont souffre le plerin, ou la personne pour laquelle il est
venu en plerinage. On trouve  acheter ces objets chez
les ciriers de la ville; aprs la procession, ils sont offerts
 l'glise. (_Revue des Trad. pop._, t. IV, p. 166).

Saint Amateur gurit aussi les enfants du mal Saint-Aragon.
On voit dans l'glise de Blruais (Ille-et-Vilaine) une
statue de saint Amateur,  laquelle on fait des plerinages
le 15 aot; il gurit des rhumatismes.

[Illustration: Ancienne mdaille de saint Mathurin en plomb.
(Plerinage de la Pentecte  Moncontour).]




XXX

Sainte Anne et sainte Piti


Les habitants de Merlac, canton d'Uzel,
assurent que sainte Anne est ne chez eux,
au village du Vau-Gaillard. Elle avait une soeur
qui s'appelait Piti. Toutes les deux vivaient dans
la crainte du Seigneur, et elles observaient religieusement
ses commandements. Alors il n'en tait
pas de mme de la plupart des habitants du voisinage,
qui avaient en particulier la mauvaise
habitude de jurer.

Sainte Anne et sa soeur essayrent de les convertir
et de les empcher de blasphmer; mais
voyant qu'elles ne pouvaient y parvenir, elles
rsolurent d'aller vivre dans un pays o leurs
oreilles n'entendraient plus de semblables jurements.

Elles se mirent en route, et elles marchrent
longtemps: un jour l'une d'elles puise de fatigue
dclara qu'elle ne pourrait aller plus loin; c'tait
Piti. Sainte Anne, se croyant plus forte que sa
soeur, continua sa route, mais elle ne tarda pas 
ralentir sa marche. Elle put faire encore une lieue,
puis elle vit qu'il lui tait impossible de continuer.

Voil pourquoi sainte Anne d'Auray et Notre-Dame
de Piti sont dans le Morbihan; voil pourquoi
leurs chapelles sont peu loignes l'une de
l'autre.

(_Recueilli par M. J. Carlo, de Moncontour_)

[Illustration]




XXXI

Le dpart de saint Pabu


Saint Pabu tant venu un jour visiter sa
chapelle, qui est prs de Kerganton en
Saint-Guen, entendit une jeune fille qui se
disputait avec sa mre, fermire du Port-Thomas,
et elle finit par traiter sa mre de bougresse,
tant elle tait en colre.

Saint Pabu se montra alors, et aprs avoir
reproch  la jeune fille les mauvaises paroles
qu'elle avait adresses  sa mre, il ajouta:

--Ta race sera maudite. Je voulais venir
habiter dans ma chapelle, mais aprs ce que je
viens d'entendre, je vais partir et je ne reviendrai
qu'aprs que Port Thomas aura brl trois fois,
que le _paillu_ (seuil) de la porte des femmes sera
us, et que la dernire personne de ta race aura
disparu.

(_Recueilli  Saint-Guen par M. mile Enaud, notaire_).

* * *

D'aprs cette prdiction, m'crit M. Enaud, le bienheureux
saint Pabu ne tardera pas  revenir, car le Port-Thomas
a brl deux fois, le paillu de la porte rserv pour les
femmes est presque coup en deux par l'usure, et la
dernire survivante de la fille qui appela sa mre irrvrencieusement
est trs ge et vieille fille.

Rober Oheix a, de son ct, recueilli une curieuse
variante qu'il a donne dans son livre _Bretagne et Bretons_,
p. 26.

* * *

En Saint-Guen existe une chapelle Saint-Pabu,
qui porte aussi le nom de Saint-Tugdual; elle a
un intressant jub et des fragments de verrires.
Si vous demandez aux habitants de Saint-Guen
ce qu'tait saint Pabu, ils vous rpondront qu'il
fut ermite, compagnon de saint Elouan dont la
chapelle est voisine; qu'il est sorti de son sanctuaire
indign de voir une fille battre sa mre dans
une maison situe tout prs de l, et que cach
dans un arbre des environs (un gros if) il attend
pour rentrer dans le lieu saint l'accomplissement
de quatre vnements: le complet anantissement
de la famille, l'incendie trois fois rpt de
la maison o le scandale s'est produit, l'arrive de
la mer  Saint-Guen, et enfin l'usure complte du
seuil de sa chapelle par les pieds des plerins.
L'histoire ne serait pas jolie, si l'on n'ajoutait en
vous contant cela: le seuil est us, Saint-Guen
n'est pas encore port de mer, mais la rigole alimentaire
du canal de Nantes  Brest y passe, et
c'est tout comme; la maison en question a dj
t brle deux fois, la famille n'est plus reprsente
que par une vieille fort ge. Saint Pabu ne
peut donc tarder  revenir.

Saint Pabu ou Tugdual, Tudual ou Tual, vque de Trguier,
VIe sicle (30 novembre), invoqu pour les maladies
de poitrine, est surtout un saint populaire dans la Bretagne
bretonnante; en Haute-Bretagne, il est le patron de Saint-Tual
(Ille-et-Vilaine). Il y a  Erquy une chapelle de saint
Tudual;  Saint-Lunaire sont un village et un bois dits de
Pontual.

[Illustration]




XXXII

Saint Robert d'Arbrissel


Dans la paroisse d'Arbrissel il est un champ
qui ne porte pas de fougre, chose rare dans
le pays. Cependant, au temps du bienheureux
Robert, il y en avait en cet endroit, disent les bonnes
gens, et mme beaucoup plus qu'ailleurs, si
bien que la fermire ne se gnait pas pour la couper
le dimanche.

--Eh quoi! s'criait le saint, vous violez le jour
du Seigneur!

--Hlas, monsieur Robert, j'en ai grand regret,
mais les six jours de la semaine ne suffisent point
 dtruire cette malheureuse plante.

--Voyons, si vous me promettez d'observer les
commandements, la fougre ne vous embarrassera
plus.

La paysanne jura d'tre fidle  la loi de Dieu et
depuis ce jour son champ fut dlivr des mauvaises
herbes.

(Abb F. DUYNES, _Revue des Traditions populaires_, t. IX,
p. 618).




XXXIII

La chapelle du Bois-Picard


Lorsque l'on va de Montauban  Boisgervilly,
 mi-route, on trouve une petite chapelle.
Sans aucune architecture, cette humble construction
ne ressemble point  ses voisines: aux chapelles
de Lannelou et de Saint-Maurice. Voici la
lgende que me conta un jour une personne pour
qui cette histoire tait une tradition de famille.

Il y avait une fois un riche fermier au Boisgervilly
qui s'appelait Giau[4]. Une aprs-midi, il s'en
fut comme d'habitude chercher son troupeau dans
la lande; aprs avoir regard de tous cts, il ne
trouva aucune de ses btes. Le lendemain il en fut
de mme, celui d'aprs aussi. Dsespr, Giau
promit alors  saint Antoine de lui sculpter une
statue avec un vieux poirier qui se trouvait dans
son jardin.  peine avait-il fait ce voeu, qu'il lui
sembla qu'un bandeau lui tombait des yeux, et, 
son grand bahissement, il vit son troupeau
broutant paisiblement autour de lui.

Giau se rappela sa promesse et fit faire une
statue  saint Antoine avec son poirier et la fit
placer dans l'endroit tmoin de ce prodige. Un
jour cependant on voulut l'enlever pour la transporter
 l'glise de Boisgervilly. Mais arriv 
moiti route, il fut impossible d'aller plus loin: la
statue devint tout  coup tellement pesante que
sept chevaux ne purent mme la remuer.  cette
vue, les habitants du Boisgervilly rsolurent de
ramener la statue. Cette fois un seul cheval suffit
et saint Antoine revint dans sa lande.

Depuis on btit une chapelle et ce lieu devint un
plerinage.

(_Recueilli  Montauban-de-Bretagne, en 1890, par M. Louis
de Villers_).




XXXIV

Les croix des sept loups


Par une froide nuit en mois de dcembre, un
voyageur cheminait sur la route en Mdrac.
C'tait un riche filassier des environs. Depuis
quelque temps dj, il regardait avec inquitude
autour de lui.

Soudain, il s'imagine entendre derrire lui un
lger craquement sur la neige. D'abord il croit
se tromper, mais le mme bruit s'tant reproduit,
notre homme se retourne: une bande de sept
loups lui fait la conduite. Que faire? Pour toute
arme il n'a qu'un bton. Cependant il ne perd point
courage, il s'adresse au Ciel et fait voeu d'lever
une croix de pierre en cet endroit, s'il arrive sain
et sauf  Mdrac.

 peine notre filassier a-t-il fait cette promesse,
qu'un loup, plus audacieux que les autres, s'lance
vers lui. Rassemblant toute son nergie il l'abat
d'un vigoureux coup de bton. Aussitt les
autres loups se mettent  dvorer leur camarade.

Pendant ce moment de rpit, notre voyageur
continue sa route, disant toutes les prires qu'il
savait et s'adressant  tous les saints du Paradis.
Mais les affreuses btes ne tardent pas  le
rejoindre. De nouveau il promet une seconde
croix et un second loup tombe par terre. Il en fut
ainsi jusqu'au prs du bourg de Mdrac o le
septime loup fut abattu, aprs la promesse de la
septime croix.

Il existe encore de nos jours quelques-unes de
ces vieilles croix en granit que le temps a malheureusement
peu respectes.

(_Recueilli  Mdrac (I.-et-V.) en 1889, par M. Louis de
Villers_).




XXXV

Les chapelles de Champeaux


Lorsqu'on va de Champeaux au chteau de
l'Espinay, qui n'est qu' un kilomtre du
bourg, on longe une valle encaisse entre deux
coteaux. Sur chacun de ces deux coteaux se dressent,
en face l'une de l'autre, deux petites chapelles
ddies l'une  saint Job et l'autre  saint Abraham.
Elles sont dans le pays l'objet de la lgende
suivante:

En 1512, Guy d'Espinay, en guerre avec un
de ses voisins, fut un jour poursuivi de si prs
qu'il se vit sur le point d'tre prisonnier. Cern de
tous cts, il ne lui restait plus qu' franchir
l'immense espace compris entre les deux collines.
Invoquant saint Abraham et saint Job, il fit voeu
de leur lever  chacun une chapelle, s'il chappait
 son ennemi. Aussitt, peronnant son
cheval, il le fit s'lancer du haut du rocher de
saint Job sur le coteau voisin. Les chapelles indiquent
la distance du saut accompli par le coursier
de Guy d'Espinay.

On ajoute que les deux maons chargs de la
construction de ces petits oratoires n'avaient qu'un
marteau et qu'une truelle, qu'ils se lanaient de
l'un  l'autre quand ils en avaient besoin.

(AD. ORAIN. _Curiosits de l'Ille-et-Vilaine_, 1884, p. 9).

Il y a dans le Morbihan une paroisse de Saint Abraham.

[Illustration]




XXXVI

Les Notre-Dame de l'pine


Une pauvre femme, pleine de pit, gardait un
jour son troupeau dans un champ de Hirel,
voisin du bourg de Ruca; tout en le surveillant,
elle adressait une fervente prire  la bonne Vierge,
lorsqu'elle aperut devant elle une minuscule
statuette de la mre de Dieu, au milieu d'un buisson
d'pines fleuries. Elle continua sa prire avec
encore plus de dvotion, mais lorsque vint la nuit,
elle se dit  elle-mme: Vais-je laisser l cette jolie
petite Vierge? Si mal loge qu'elle soit chez moi,
elle y sera mieux pourtant qu'ici, expose sur son
pine aux injures de l'air et de la saison. Alors
elle s'approcha de l'aubpine, prit avec dvotion
la statuette et l'emporta dans sa chaumire.

La statue revint d'elle-mme dans le buisson
d'aubpine, et l'on fut forc de construire dans ce
lieu bni la chapelle d'Hirel.

(_Journal de Rennes_, 20 fvrier 1802).

On a emport plusieurs fois la statuette de Notre-Dame
de Hirel; mais elle ne se plaisait pas loin de son pine, et
toujours elle y est revenue d'elle-mme.

* * *

Un jour des paysans apportrent, au seigneur de
Laill une statue de la Vierge qu'ils avaient trouve
dans un buisson d'aubpine sur la Lande du
Dsert.

Le seigneur de Laill voulut qu'on la dpost
dans sa chapelle ddie  saint Michel, et qui se
trouvait situe  la porte du chteau.

Le lendemain, quelle ne fut pas la surprise de tous
en n'apercevant pas la statue de la Vierge dans la
chapelle de Laill.  quelques jours de l, des ptres
la virent de nouveau sur la lande et sous le mme
buisson. Lorsque le seigneur de Laill eut connaissance
de ce miracle, il ne douta pas que la sainte
Vierge voult une chapelle sur la Lande du Dsert,
et il fit difier celle qu'on voit aujourd'hui et qui
occupe la place de l'aubpine abritant la statue.

(A. ORAIN. _Curiosits de l'Ille-et-Vilaine_, 1800).

* * *

Il y avait  Saint-Briac une statue de la Vierge
place dans une pine, et qui faisait des miracles.
Le recteur la fit enlever et transporter en son
glise, parce que les Briacais ne voulaient pas lui
faire btir une chapelle. Mais ds le lendemain la
statue se retrouva sur son pine, et les Briacais
lui levrent une chapelle  l'endroit o elle se
plaisait.

Un fermier du mme pays, en labourant son
champ, trouva une petite bonne Vierge. Il l'emporta
 la maison et l'enferma dans son coffre. Le
lendemain, quand il l'ouvrit, il s'aperut qu'elle
avait disparu, et pourtant la serrure n'avait pas
t ouverte, et il en avait la cl dans sa poche. Il
se mit  chercher dans les environs et finit par la
dcouvrir dans le haut d'une pine; il l'emporta
de nouveau et la renferma dans son coffre. Mais le
lendemain matin, on la retrouvait dans le haut de
l'pine.

(_Recueilli  Saint-Briac par M. Charles Sbillot_).

* * *

Dans les lgendes populaires, ainsi qu'on l'a dj vu, et
on en trouvera plus loin d'autres exemples, les saints ont
des endroits de prdilection dont ils n'aiment pas  tre
drangs.

Lorsque Saint-Germain-de-la-Mer cessa d'tre
paroisse on chargea sur une charrette la statue du
saint pour l'emporter  Matignon; quand on arriva
au Pont-au-Prouvoire, le saint s'chappa et retourna
 travers champs jusqu' sa chapelle; dans
ceux par o il a pass la rcolte est plus belle que
dans les autres.

(PAUL SBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 324).

 ct du Pont-Ruellan, en la commune de
Hnanbihen, se voit une statuette dite de saint
Mirli. Elle est en pierre et prsente cette particularit
que la tte, ayant t spare du tronc, y
tait autrefois runie par une tige. Celle-ci n'tait
pas fixe, et on pouvait faire tourner la tte. Si on
peut l'embrasser un certain nombre de fois, on se
marie dans l'anne. La tte de saint Mirli a t
plusieurs fois emporte, soit par des incrdules,
soit par des personnes dsireuses d'avoir chez eux
ce saint: elle est toujours revenue d'elle-mme 
sa place.

Dans ses _Lgendes du Morbihan_, le docteur Fouquet a
racont la dcouverte de la statue miraculeuse  laquelle
Notre-Dame du Roncier de Josselin doit son origine; bien
que son rcit ne soit pas emprunt directement  la tradition
populaire, je le donne ici, en l'abrgeant un peu,
parce qu'il se rattache  un ordre d'ides voisin des Notre-Dame
de l'pine.

Longtemps avant que Josselin ft une ville, des
paysans avaient remarqu, l mme o dans les
XIVe et XVe sicles fut leve son glise collgiale,
une ronce que les neiges et les verglas des plus
rudes hivers ne pouvaient dpouiller de ses feuilles
toujours fraches et toujours vertes. Surpris de ce
phnomne et guids par un pressentiment religieux,
ils fouillrent le sol sous cette ronce et
amenrent au jour une statue de la Vierge qu'ils
reconnurent pour miraculeuse, car aucune tradition
du pays ne mentionnait l'existence en ce lieu d'une
ancienne statue.

 la nouvelle de cette dcouverte, des flots de
fidles accoururent, les mains pleines d'offrandes,
pour obtenir les grces et la protection de Notre-Dame
du Roncier, qui dans ce lieu d'lection, oprait
chaque jour des merveilles. Alors une sainte
chapelle fut construite pour y dposer la statue
vnre et bientt des maisons s'levrent dans ce
lieu bni.

L'ancienne dition d'Oge reproduit des passages d'un
livre, probablement du XVIIe sicle, intitul _Le Lis fleurissant
parmi les pines ou Notre-Dame du Roncier triomphante
dans la ville de Josselin_, par le P. I. de I. M.

Vers l'an 808, un paysan cultivant la terre, au lieu mme
o l'on a bti l'glise de Notre-Dame, et coupant des ronces
avec un faucillon que l'on voit encore suspendu  la vote
de l'autel, y dterra l'image consacre. Le P. I. assure que
rien n'extirperait les ronces attaches  l'un des pignons
de l'glise, et que le faucillon, suspendu au-dessus de
l'image miraculeuse, parat neuf comme s'il sortait de la
main du marchal. Il y a aussi  Rostronen une glise de
Notre-Dame du Roncier.




XXXVII

Notre-Dame du Nid de Merle


La fort de Rennes portait au XIIe sicle le
nom de fort du Nid de Merle. Il y a bien
longtemps un jeune garon qui gardait son troupeau
dans la fort, aperut une lumire dans le
feuillage d'un buisson. L'enfant s'arrte tonn; il
regarde plus attentivement et reconnat que cette
lueur sort d'un nid construit l par un merle; il
carte les branches, et trouve couche sur un lit
de mousse une toute petite statue de la sainte
Vierge jetant autour d'elle une cleste clart. Il
l'enlve doucement et va la porter chez le cur de
la paroisse, qui la place dans son glise. Le lendemain,
il n'y trouve plus la statue. Le ptre s'enfona
dans la fort et la retrouva dans le nid de
merle qu'elle avait choisi pour demeure. Trois fois
il rapporta au cur ce prcieux trsor, trois fois la
Vierge retourna dans le petit nid. On prit alors le
parti d'y construire une chapelle qui reut le nom
de Notre-Dame du Nid de Merle; non loin de l
s'leva l'abbaye de Saint-Sulpice, dont les bndictins
conservrent avec soin la petite statue.

(GUILLOTIN DE CORSON. _Semaine religieuse_ du 31 mai 1873).

M. le chanoine Guillotin de Corson m'crit que cette
lgende lui a t raconte dans le pays; il y avait  Rennes,
dans la rue du Griffon, une statuette assez fruste qui
retraait ce miracle.

* * *

 Sulniac, au hameau de la Vraie-Croix, o l'on parle
franais, alors que dans le reste de la commune le breton
est usit, est une chapelle dont la lgende raconte ainsi
l'origine:

Un crois rapportant un fragment de la vraie
croix s'arrta  cet endroit et y perdit sa relique;
il la rechercha vainement, et partit. Peu aprs, on
vit au haut d'une aubpine un nid de pie qui jetait
pendant la nuit une vive clart. La pie avait vol
le fragment de la vraie croix. On fit construire une
chapelle pour la recevoir; mais toujours la relique
retournait au nid de pie, et l'on finit par comprendre
qu'elle voulait y rester. Alors on btit une
seconde chapelle, de faon  ce que le fragment de
la vraie croix ft plac  la hauteur mme o
tait le nid.

(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 384).

Voici encore une autre lgende qui se rattache aux emplacements
prfrs par les saints pour les difices qu'on
leur lve:

Trs anciennement, dit une tradition relgue
dans la mmoire des vieillards, l'glise de Vieux-Bourg
Quintin tant venue  tomber de vtust,
les habitants rsolurent de la reconstruire sur le
mme emplacement. Mais, la nuit, les travaux
excuts pendant le jour taient renverss par
une main invisible. Ils comprirent que Dieu ne
voulait pas qu'on reconstruisit l'glise dans l'endroit
o elle tait primitivement; mais o la
placer? L'embarras tait grand quand on vit des
pies s'abattre sur les murs, en dtacher la chaux
et la porter  l'endroit o se trouve actuellement
l'glise de Vieux-Bourg, c'est--dire  environ
quatre kilomtres de distance.

(B. JOLLIVET, _Gographie des Ctes-du-Nord_, t. I, p. 384).

[Illustration]




XXXVIII

La chapelle de Notre-Dame  Bovel


 Bovel, on raconte qu'on aperut un jour sur
les vastes landes d'Anast une statue de la
sainte Vierge pose sur la bruyre. Quelqu'un la
plaa sur une charrette trane par des boeufs, se
promettant de la conduire  l'glise de sa paroisse.
Mais  peine l'attelage se fut-il engag dans la
valle marcageuse domine par le manoir du
Bois-Denart que les boeufs s'arrtent subitement,
et ni les menaces ni les coups ne purent les faire
avancer. On comprit que Notre-Dame voulait tre
honore en ce lieu et Dieu permit qu'une fontaine
jaillit  ct de l'endroit choisi par la sainte Vierge.
On leva un sanctuaire en l'honneur de Marie, et
l'on y posa dvotement la statue que l'on y vnre
encore maintenant.

(GUILLOTIN DE CORSON. _Rcits historiques_, p. 144).

Le jour de la Nativit, les plerins vont boire de l'eau 
la fontaine, jettent une pice de monnaie dans la source,
vont prier aux pieds de la statue, puis dposent une seule
offrande dans le tronc bni.




XXXIX

Le prieur de Notre-Dame de Montreuil


Il y avait une fois un riche seigneur qui avait
fait voeu de btir une chapelle ddie  la
sainte Vierge dans un endroit appel Montreuil,
sur la lisire de la fort de Montauban. Bientt
les matriaux furent  pied d'oeuvre et on jeta les
fondements. Le soir de la premire journe, les
ouvriers avaient choisi les plus grosses pierres
pour asseoir solidement les fondations. Quel ne
fut pas leur tonnement, le lendemain matin,
lorsqu'ils virent leur travail dfait et les matriaux
transports quelques champs plus loin.

Ils se remirent pourtant  l'ouvrage avec une
nouvelle ardeur. L'un d'eux, qui tait un malin,
dit  ses compagnons:

--Il y a quelque sorcellerie l-dessous, m'attends
je; si vous voulez m'en croire, vous autres,
nous veillerons cette nuit.

Le soir venu, ils se cachrent dans les broussailles;
vers le milieu de la nuit, ils aperurent
deux anges resplendissants de lumire, qui enlevaient
les pierres et les transportaient dans
l'endroit o la veille les ouvriers les avaient
retrouvs.

Le seigneur comprit que c'tait le lieu choisi par
la sainte Vierge, et c'est l qu'il fit construire la
chapelle. Des moines vinrent s'tablir auprs et
construisirent un prieur qui s'appela le Prieur
de Notre-Dame de Montreuil. Il n'en existe plus
aujourd'hui que quelques vestiges.

(_Recueilli au village de Montreuil, prs Montauban, en
1891, par M. Louis de Villers_).

[Illustration: Pierre sculpte sur la faade du prieur
actuellement converti en ferme,
d'aprs un croquis de M. L. de Villers.]




XL

La statue qu'on ne peut emmener


Il y avait autrefois, non loin de l'antique
glise de Guiguen (XIIe sicle) une chapelle
que l'on prtendait avoir t btie par le P. Morin,
clbre prdicateur du XVe sicle, n  Guiguen.
Les gens du pays appelaient ce petit oratoire la
Chapelle du bon Pre Pierre Morin. Voici une
lgende qu'on raconte encore aujourd'hui  son
sujet. Un jour quelques mauvais garnements du
bourg volrent un fromage de cochon, et, le soir
venu, se rendirent sur une lande voisine du bourg
pour y faire ripaille. En passant devant la chapelle,
il vint  l'ide de l'un d'eux d'inviter Pierre
Morin. Il entra dans la chapelle et chargeant la
statue sur son paule, il lui dit:

--Tu vas v'ni quant nous, Pierrot, tu vas manger
du fricot.

Mais au moment o les jeunes gens allaient
entamer le plat de fromage, la statue se dmena
tant et si bien, qu'ils furent obligs de la rapporter
dans la chapelle et de la remettre  la place o ils
l'avaient prise.

(L. DECOMBE, dans Bzier. _Supplment  l'Inventaire_, p. 87).




XLI

Saint Samson et la cathdrale de Dol


Un puissant seigneur ayant rencontr le
thaumaturge Samson lui dit: Homme de
Dieu, tu vois cette grosse pierre; lance-la; autant
d'espace elle parcourra, autant de terrain je le
concderai.

Alors le saint, s'tant plac  l'extrmit de la
chapelle qui porte encore son nom, projeta la
pierre vers l'Occident. Elle tomba juste  l'endroit
o se termine aujourd'hui la cathdrale.

Lorsque l'emplacement fut ainsi obtenu, le
pieux vque construisit sa basilique avec un ne
et un boeuf.

Cependant, si actif que ft le fondateur de la
cit doloise, il ne put achever la tour imposante
du Nord. Depuis, l'on a bien essay de poursuivre
l'oeuvre du saint, mais c'est inutile, car une main
mystrieuse fait tomber toutes les pierres que
l'on est tent de placer sur la tant vieille tour.

L'glise possde un souterrain merveilleux. Il
part de la tour du sud, fait trois kilomtres sous les
marais et dbouche  Mont-Dol, au bas du tertre.

(Abb F. DUYNES, _Revue des Traditions populaires_, t. VIII,
p. 36).

Deux villages voisins de Dol, (Mont-Dol et Carfantain) possdent
chacun une fontaine  laquelle est attach le nom de
saint Samson. Il n'existe pas d'autre _tradition orale_ sur le
clbre thaumaturge dans le pays mme qu'il a vanglis.

Ici, comme en mainte circonstance, ajoute M. Duynes,
l'imagination populaire a potis les explications prosaques
de l'histoire. Cette tour du Nord fut commence au XVe sicle
sur les ruines d'une autre beaucoup plus ancienne. Pendant
plusieurs annes les travaux s'effecturent vigoureusement,
mais les fonds ne tardrent pas  manquer et l'entreprise
est demeure ds lors dans l'abandon le plus complet. Il
ne faut voir l qu'une traduction hyperbolique de la
ralit. Jadis demi-forteresse, la vieille cathdrale de Dol
possdait ncessairement des communications drobes
avec les fortifications et les palais de l'antique cit.

Samson, vque de Dol, VIe sicle, (28 juillet) est le
patron de Bobital, Cadlac, Dol, Illifaut, La Fontenelle,
Kerity, Lanvellec, Lanvzac, Saint-Samson, Saint-Ideuc,
et on lui a lev de nombreuses chapelles.

Saint Samson tait invoqu pour gurir de la folie. Encore
aujourd'hui les personnes qui redoutent cette maladie pour
leurs proches viennent implorer ce saint en sa chapelle
absidale. La raison de ces plerinages particuliers tient aux
dtails de la vie du clbre thaumaturge. Tous ses anciens
biographes nous le montrent ayant une puissance extraordinaire
d'exorcisme. Aussi au XIIIe sicle, dans la splendide
verrire de la cathdrale, l'artiste peignait un prince
et une princesse couronns, qui implorent le saint pour
une jeune fille, vtue d'une robe jaune, dont les yeux
hagards et les mains lies indiquent assez une possde.




XLII

Saint Benot de Macerac


Saint Benot, disent les paroissiens, voulut
construire une glise prs de son hritage
favori, au village de Pen-Bu; mais bientt, il ne
put donner suite  son pieux dsir.  peine les
fondations commenaient-elles  sortir de terre,
que des milliers de grenouilles commencrent 
coasser sans relche dans les marais voisins et
troublrent grandement les prires et les mditations
de notre saint. Nanmoins, confiant en la
bont de Dieu, il supporta ce contre-temps avec
patience et se mit en devoir de continuer son
oeuvre. Mais bientt, les eaux tant devenues plus
grandes, les grenouilles poussrent l'audace jusqu'
venir tablir leur demeure dans les constructions
destines  devenir l'glise, malgr saint
Benot qui ne put les chasser et les dtruire compltement.
Alors, croyant voir un avertissement
dans ce fait de la Providence, il se rsigna  btir
plus loin son oratoire, et alla en poser les premires
pierres, non loin de sa fontaine, dans un lieu
qui, dit-on, n'tait alors que fort, et prs de l'endroit
o avaient t construites tout d'abord les
cellules de ses neuf compagnons. Ainsi prirent
naissance le prieur et le bourg de Macerac.

[Illustration: Tombeau de saint Benot, dans la cimetire de Macerac.]

[Illustration: Cette fontaine a t reconstruite l'an dernier
par le cur de Saint-Benot,
et la statuette haute de quarante centimtres environ
a t remplace par une autre plus moderne.]

Dans son intressante monographie _Saint Benot
de Macerac_, M. de l'Estourbeillon relate encore
d'autres souvenirs: dans la paroisse de Macerac,
sur un coteau qui domine la valle de la Vilaine,
on voit une masse de rochers, appels dans le
pays la chaire de saint Benot: C'est l, disent
les paysans, que sainct Benoist preschait au paouvre
monde, et disait  nos anciens de tant si belles
chaouses sur noutre divin seigneur Dieu. Une
procession s'y rend le 28 octobre. Les meilleurs
champs de la paroisse aux environs du bourg
s'appellent la Benoterie. Non loin de l'ancienne
glise, au nord de la paroisse et au bord du marais,
existe une ancienne fontaine, dite de Saint-Benot;
elle est construite en gros appareil, dans le genre du
XIIIe sicle; et, est surmonte d'une croix de granit.
Au centre de son excavation existe encore une
antique statue de saint Benot en bois peint, de
trente centimtres de hauteur environ. Elle reprsente
un moine imberbe, vtu de bure, la tte
recouverte du capuce; la main droite retient,
appuy sur la poitrine, un livre peint en rouge, la
gauche brise au poignet, est tendue en avant, et
semble avoir tenu une crosse. On vient prier
devant cette petite statue, et plus d'un ancien,
aprs avoir bu de l'eau de la fontaine, embrasse
la statue avec une religieuse ferveur. Le tombeau
est dans le cimetire, il est compos d'un
seul bloc de granit pos sur un massif de maonnerie;
le couvercle en partie bris, porte les
empreintes d'une sorte d'tole grave sur la
pierre, et en tte une croix de saint Andr trs
distincte entre les deux bras de l'tole. C'est prs
de ce tombeau que les habitants viennent en plerinage
et l'on a jamais oue prescheu, disent les
anciens, qu'acun de ceulx qui'taint vens besougner
prs de ly en preieres s'en fut retourn mcontent
et marri.

Saint-Benot de Masserac ou Macerac (23 octobre, _alis_
22 octobre), pnitent, XIe sicle, a son tombeau  Masserac,
dont il est le patron.




XLIII

Saint Lin


Lorsque saint Lin vint en Bretagne, il tait
mont sur une charrette attele de quatre
boeufs qui portait aussi son mobilier. Il n'avait pas
dit au conducteur o il voulait s'arrter; mais
quand on arriva  l'endroit o est btie la chapelle
de saint Lin, les boeufs refusrent d'avancer; le
conducteur eut beau les piquer et les frapper, ils
ne bougrent pas de place, et les boeufs de limon
opposrent une telle rsistance, que maintenant
on montre encore sur le rocher l'empreinte de
leurs pieds.

(_Recueilli en 1884, aux environs de Moncontour_).

La commune de Saint-Vran, canton de Merdrignac, a une
chapelle de saint Lin, d'origine ancienne, et qui a t reconstruite
il y a quelques annes. C'est  elle que se rapporte
cette lgende. On voit auprs une fontaine,  laquelle on
se rend pour la gurison de la goutte et des rhumatismes.




XLIV

Notre-Dame du Pont d'Ars


De son temps le grand saint Martin tait chait
en amour de sa vsine, et par un biau jou,
i fut la demander en mariage. Mais Notre-Dame du
Pont d'Ars li rpondit:

--Je sai toute marrie, mon brave homme, de vous
faire offense, mais vey'ous, je tiens  demeurer
comme je sai, et  mourir vierge; recevez-en ben
mes excuses.

Et comme saint Martin insistait fort, la Vierge
du Pont d'Ars li dit:

--Je ne saurais pouser personne, mon bonhomme,
et j'vous l'dis sans feinte, car sans a
j's'rais la vot', ben sr:... vous m'plaisez ben, m'est
avis; aussi pour vous consoler, j'vous donne gage
de vous accorder tout c'que vous me d'manderez.

(Dr FOCQUET. _Bulletins de la Socit polymathique du
Morbihan_, 1860-61, p. 127).

Cette courte lgende sert  un conteur  expliquer la
dvotion particulire des gens de Saint-Martin pour Notre-Dame
du Pont d'Ars,  qui ils vont processionnellement
demander la cessation de la pluie.




XLV

La cane de sainte Brigitte


Il tait une fois une princesse qui s'appelait
Brigitte, et elle avait douze enfants. Pendant
qu'elle voyageait avec eux sur mer, le navire qui
les portait fit naufrage, et la princesse, se voyant
sur le point de prir, invoqua sainte Brigitte et la
supplia de la sauver ainsi que sa famille. La sainte
exaua sa prire et ils furent changs en cane et
en canetons.

Ils gagnrent facilement la terre ferme, et,
quand ils furent sur le rivage, sainte Brigitte leur
apparut et leur dit qu'elle ne pourrait leur rendre
leur forme premire qu'au bout d'un certain
temps: jusque-l ils devaient se rendre en plerinage
 sa chapelle le jour de l'assemble et le jour
des Rogations, pour demander  Dieu le pardon
de tous leurs pchs.

Lorsque leur pnitence fut termine, sainte
Brigitte put leur faire reprendre la forme humaine,
et c'est depuis cette poque que l'on ne
voit plus venir  sa chapelle la cane et ses douze
canetons.

(_Cont en 1897, par Franois Marquer, de Saint-Cast_).

* * *

Il tait une fois une princesse que poursuivait
un mchant capitaine qui en voulait  son honneur.
Sur le point d'tre atteinte par lui, elle se jeta
 la mer, et elle allait prir, quand elle invoqua
sainte Brigitte, sa patronne. Sa prire fut exauce,
et elle fut  l'instant change en cane, de sorte
qu'il lui fut facile de s'loigner en nageant.

La sainte ne borna pas l sa protection: un peu
plus loin la princesse rencontra un gnie des eaux,
qui la recueillit dans son palais sous-marin; elle y
redevint femme et plus tard, il l'pousa.

En reconnaissance de cette miraculeuse intervention,
chaque anne, le jour anniversaire de celui
o elle avait t sauve, la princesse venait avec
ses enfants remercier sainte Brigitte en sa chapelle.
Mais pour viter toute relation avec les hommes,
elle se montrait alors sous la forme de cane, que
la sainte lui avait donne quand elle tait en danger
de se noyer, et ses enfants devenaient pareillement
des canetons.

(_Recueilli par Mme Lucie de V. H._)

La lgende qui suit est beaucoup plus tronque, et les
conteurs ont oubli le commencement; mais elle explique
pourquoi les apparitions ont cess, et relate en mme temps
une vengeance de sainte Brigitte  l'gard d'une plerine
irrespectueuse:

Du temps des fes, on voyait tous les ans, 
l'assemble de Sainte-Brigitte, arriver une cane
suivie de douze canetons, qui se rendait  sa
chapelle.

Elle y vint plusieurs annes de suite; mais un
jour un mchant garon tua l'un des canetons d'un
coup de pierre, et depuis ce temps, la cane ne
reparut plus. Celui qui avait commis ce meurtre
en fut puni, car  partir de ce moment lui et les
siens n'prouvrent que du malheur.

Il ne faisait pas bon se moquer de sainte Brigitte.
Un jour deux jeunes filles taient venues en plerinage
 sa chapelle, et l'une d'elle s'cria en voyant
la statue:

--Oh! la vilaine sainte! pour tout l'argent du
monde, je ne voudrais pas l'embrasser!

 peine eut-elle achev ces paroles, que par la
permission de la sainte sa tte fut change de ct.

(_Cont en 1885, par J. M. Comault_).

La cane et les canetons suivaient aussi la procession des
Rogations.

D'aprs une autre version, le jeune homme qui
avait tu l'un des canetons fut aussitt transform
en pervier, et peu aprs il fut tu d'un coup de
fusil, au moment o il se disposait  enlever un
poulet dans la cour d'une ferme.

D'autres disent qu'il fut chang en cochon, et
qu'il se mit  suivre la procession en grognant.
Un fermier l'emmena; mais ayant essay vainement
de l'engraisser, il lui cassa la tte d'un coup
de hache et l'enterra dans un coin de son jardin.

* * *

Sainte Brigide ou Brigitte, vierge et abbesse, VIe sicle
(8 septembre), est invoque par les femmes en couches en
Basse-Bretagne, et en Haute-Bretagne elle donne du lait aux
nourrices. Elle est la patronne de Berhet, Kermoroch,
Loperhet, Noyalo, Perguet, Sainte-Brigitte, et elle y a de
nombreuses chapelles. En Haute-Bretagne, je ne connais
que celle qui est prs de Merdrignac et celle  laquelle se
rattachent les lgendes ci-dessus. Elle est situe dans la
commune de Notre-Dame du Guildo; la statue de la sainte
est fort laide en effet, et l'on comprend en la voyant
l'exclamation de la plerine; il y a  ct une statuette de
sainte Marguerite, plus petite, et derrire la chapelle
sont deux fontaines dont l'eau est de bonne qualit et trs
abondante, qui portent le nom des deux saintes.

Sainte Brigitte de Merdrignac est invoque par les nourrices
pour avoir du lait. Prs de sa chapelle est aussi une
fontaine. On raconte  Laurenan qu'un homme du village de
l'Erignac qui se rendait au march, ayant entendu les lamentations
d'une femme qui suppliait la sainte de lui donner
du lait, entra dans la chapelle et se mit  se moquer d'elle.

Mal lui en prit, car  peine fut-il sorti qu'il lui sembla
qu'on lui tenaillait les seins, et quand il rentra chez lui
il tait plus gonfl de lait que ne le fut jamais vache
laitire.

On m'a plusieurs fois racont ces lgendes, mais elles ne
sont plus connues de tout le monde dans le voisinage,
ainsi que j'ai pu m'en convaincre par l'enqute que j'ai
faite. Les deux premires versions sont assez troitement
apparentes avec la clbre lgende de la cane de
Montfort.

Je n'ai jamais trouv celle-ci dans la tradition orale, tout
au moins  l'tat de rcit en prose. M. Joon des Longrais,
qui a rimprim le _Recit veritable de la venue d'une Canne
sauvage en la ville de Montfort_, compos en 1652 par le
pre Barleuf, ne connaissait que des versions en vers de
cette lgende[5], qu'il a tudie dans sa curieuse introduction.
Mais il y reproduit plusieurs variantes de la chanson
populaire dont Chteaubriand cite quelques vers dans ses
_Mmoires d'outre-tombe_ et que sa mre lui chantait, il y a
plus d'un sicle; le docteur Roulin a recueilli, vers 1850, deux
versions qui sont reproduites dans les _Chansons populaires
d'Ille-et-Vilaine_ de Lucien Decombe, et j'ai moi-mme rencontr
plusieurs chansons qui parlent d'une fille du pais du
Maine, transforme en cane. Vers 1820, M. Poignand a
donn dans ses _Antiquits historiques et monumentales_, une
chanson qui, au contraire, localise l'aventure aux environs
de Montfort. C'est  ce titre que je la reproduis ci-dessous,
et aussi parce que c'est la seule chanson populaire qui,  ma
connaissance, se rattache  la lgende dore de la Haute-Bretagne.

Une fille du bourg de Saint-Gilles,
Des plus belles et des plus gentilles,
Un dimanche la matine
Par des soldats fut enleve.

Lui ont li si dur les veines
Qu'elle ne peut avoir son haleine,
Et l'ont malgr tous ses efforts,
Conduite au chteau de Montfort.

L'officier la voyant venir
De joie ne pouvait se tenir:
Faites-la monter dans ma chambre,
Nous dnerons tantt ensemble.

 chaque marche qu'elle montait,
Son pauvre coeur (il) soupirait.
C'est donc ici la belle chambre
O il faut que mon Dieu j'offense.

Le capitaine assura bien
Que son Dieu n'offenserait point,
Qu'il lui donnait son coeur pour gage
Et la prendrait en mariage.

Oh! monsieur, permettez-moi donc
Que je fasse mon oraison.
Elle a pri Dieu, Notre-Dame
Et Saint-Nicolas d'tre cane.

Quand la prire fut acheve,
En cane elle a pris sa vole,
Elle s'envola par une grille
Dans un tang plein de lentilles.

Quand le capitaine vit cela,
Tous ses soldats il appela,
Ont bien doun cinq cent coups d'armes
N'ont jamais pu toucher la cane.

Le capitaine au dsespoir,
Ne veut rien entendre ni voir,
Ne veut plus tre capitaine,
Dans un couvent se fera moine.

[Illustration: La cane et ses canetons, partie de la grande verrire de
l'glise Saint-Nicolas de Montfort, aujourd'hui dtruite, et qui avait
t donne au XVIe sicle par Guy comte de Laval. (Rduction de la
gravure publie par M. Joon des Longrais.)]




XLVI

Les fes chrtiennes


Les esprits dont la croyance populaire a peupl les lieux remarquables
par leur disposition singulire, les vieux difices, les cavernes et
mme les maisons, ne sont pas tous vus du mme oeil par les gens de
campagne. S'ils craignent les malfices des dmons, les espigleries des
lutins et des animaux fantastiques, les fes leur semblent mriter des
gards particuliers. Dans les lgendes, elles jouent presque toujours un
rle bienfaisant: ce sont elles qui douent les enfants, qui protgent
contre l'ogre ou l'homme fort; le petit garon faible, mais courageux,
qui, grce  leur aide, finit par triompher; ce sont elles qui font aux
pauvres gens des prsents bien prcieux, du pain qui ne diminue pas, des
vtements, ce qu'il faut pour les mettre  l'abri du besoin.

Les paysans leur sont reconnaissants; on les entend rarement les traiter
de sorcires, de maudites. Ils emploient au contraire des expressions
qui tmoignent de la sympathie qu'ils leur gardent. Ils les nomment les
bonnes dames, nos bonnes mres les fes, et semblent regretter qu'elles
aient disparu au commencement de ce sicle. Plusieurs--en Haute-Bretagne
du moins--esprent que leur dpart n'est pas dfinitif et qu'on les
reverra le sicle prochain.

Une des preuves les plus convaincantes de la sympathie que leur garde le
peuple est la manire dont il envisage les fes au point de vue de la
religion. Il lui rpugnerait de savoir paennes et damnes les dames
bienfaisantes des cavernes et des bois. Cependant il est dangereux pour
elles de devenir chrtiennes; car pour tuer les fes, il suffit de leur
mettre du sel dans la bouche. C'est de cette manire que, d'aprs les
conteurs, les fes de Plvenon ont cess d'tre immortelles[6], et,
comme le sel est un des ingrdients usits dans la crmonie du baptme,
il est presque impossible qu'elles soient baptises. Cependant elles
peuvent entrer dans les glises, tre marraines et assister  des
mariages. Elles ne sont ni tout  fait chrtiennes ni tout  fait
paennes. Ce sont, d'aprs une croyance assez rpandue en
Haute-Bretagne, des esprits, des espces d'anges condamns  une
pnitence qui doit tre accomplie sur terre, et au bout de laquelle ils
reprendront leur rang dans le paradis.

Le peuple va parfois plus loin: il leur fait construire des glises, et,
ainsi qu'on le verra plus loin, riger des croix. Par l sans doute
elles font oeuvre chrtienne et leur pnitence est abrge.

Les lgendes qui suivent montrent des fes--ce sont toujours des fes
auxquelles on assigne une rsidence dans le pays et non les fes
innommes des contes--qui touchent de prs au christianisme; parfois
mme elles font des actes chrtiens. Faut-il y voir un souvenir lointain
de l'poque o les prtresses gauloises devinrent chrtiennes, ou ce
rle leur est-il attribu uniquement par sympathie? C'est une question
que l'on peut poser, mais non rsoudre, surtout en prsence du trs
petit nombre de documents qui montrent ce rle particulier des fes.

[Illustration]




XLVII

La croix des fes


Il y a en Nazareth, prs de Plancot (Ctes-du-Nord), une croix qui, 
ce qu'on assure, a t plante par les fes; il y a dessous trois
barriques d'argent. Si quelqu'un allait  minuit juste  cet endroit le
jour d'une grande fte, il pourrait facilement avoir cet argent; car 
minuit cette croix se lve de terre d'un ct, et est penche tout d'un
bord, et l'on pourrait voir et prendre le trsor; mais aprs minuit,
elle revient  sa place.

(_Recueilli par M. Charles Sbillot._)

[Illustration]




XLVIII

Comment Notre-Dame de Lamballe fut btie par les fes


Le choeur de l'glise Notre-Dame de Lamballe est bti sur de belles caves
s'ouvrant au-dehors par une porte basse, situe au pied du mur ct
nord. Si vous interrogiez les plus vieux des habitants de cette ville au
sujet de cette porte  l'air mystrieux et qu'ils n'ont jamais vu
s'ouvrir, ils vous rpondraient invariablement, que c'est l'entre d'un
souterrain reliant Notre-Dame au chteau de La Hunaudaye, avec
ramification jusqu' la Caillibotire[7].

Ce souterrain a t construit par les fes en mme temps que le choeur de
l'glise: la meilleure preuve, c'est que les galeries du choeur
conduisent dans la chambre  Margot, comble du ct nord, justement
au-dessus de la porte du souterrain, et qu'on voyait encore ces
dernires annes sa quenouille ptrifie dans un coin de la chambre.
Tous les trsors de Margot sont dans le souterrain: il y a des monceaux
de pices de six francs.

Si les prtres parvenaient jusqu'au tas d'argent, qui est maintenant
gard par un suppt du diable, il leur suffirait d'y jeter quelques
gouttes d'eau bnite et le trsor appartiendrait  l'glise. Ils ont
bien essay  diverses reprises: la dernire fois, il n'y a pas plus de
cent ans; mais c'est impossible. Ils taient entrs dans le souterrain
avec la croix, la bannire, chacun ayant un cierge bni  la main pour
clairer la route, le recteur ayant ses toles et un goupillon; mais,
avant d'avoir fait cent pas, ils virent une nue de _guibettes_ (varit
de cousins) voltigeant autour de la flamme des cierges et s'y brlant en
si grand nombre qu'elles finirent par tout teindre. La procession eut
bien de la peine  sortir du souterrain: depuis, on a condamn la porte
et il est dfendu d'y entrer.

Quant aux galeries du choeur, c'est une vraie chance qu'elles soient
finies. Si vous avez pass sur le tertre de Caliguet, un des contreforts
de la colline de Bel-Air, en Trbry, vous avez d remarquer un grand
nombre de pierres de toutes dimensions, accumules l comme  plaisir:
c'est la dernire _devantele_ (charge d'un tablier) de Margot apportant
des pierres  ses soeurs, qui btissaient Notre-Dame et la tour de
Cesson.

Quand elle arriva, ses soeurs donnaient le dernier coup de truelle, ce
qui l'tonna, car l'glise n'tait commence que depuis dix heures, et
elle n'avait apport que trois devanteles de pierres. Voil comment
Notre-Dame a t btie en deux heures, et avec les trois devanteles 
Margot.

(_Recueilli par M. Cauret, professeur au lyce de Saint-Brieuc_).

Suivant la lgende, on aurait aperu, il y a bien
longtemps, dans les rochers sur lesquels s'lve Notre-Dame,
au milieu des ronces, sous un bouquet d'aubpines
_toujours_ fleuries, une statuette de la Vierge Mre, conserve
dans cette glise sous le vocable de Vierge miraculeuse.
Les habitants la portrent inutilement dans leur glise
paroissiale et dans chacune de leurs chapelles; la nuit
suivante, la statue retournait invariablement sur son
rocher; c'tait dire clairement aux Lamballais qu'elle voulait
une chapelle en ce lieu.

Ils se dcidrent  construire une glise, mais les travaux
taient  peine commencs que les fes achevrent le tout
dans une seule nuit, sans oublier la tour.

D'aprs un autre rcit (SBILLOT, _Gargantua_, p. 70), c'est
aprs avoir laiss inachev le portrait de saint Jacques le
Majeur en Saint-Alban, par la peur que Gargantua leur avait
faite, que les fes vinrent construire la cathdrale de
Lamballe.

[Illustration]




XLIX

Les fes et les chapelles


La chapelle de Hirel en Ruca (Ctes-du-Nord)
a t btie par les fes en une seule nuit.
Elles avaient l'intention de la faire plus grande et
de la joindre  l'glise de Ruca. La nuit suivante,
elles allrent au Port--la-Duc chercher les pierres
qu'il leur fallait pour cela. L'une d'elles revenant
avec son fardeau rencontra sur le chemin une pie
morte. Elle ne savait pas ce que c'tait, et elle s'adressa
 une bonne femme qui passait sur la route.

--Qu'est-ce que cet oiseau qui ne bouge point?

--'Est eune pie morte, rpondit la bonne femme.

La fe surprise demanda:

--Mais, est-ce que nous mourrons tous ainsi?

--Vre, ben sr.

Quand la fe entendit cela, elle dnoua son
tablier et jeta sa devantele de pierres, puis
elle courut bien vite dire  ses compagnes de ne
pas continuer, parce qu'elles mourraient toutes
comme la pie.

Les normes pierres que l'on voit auprs du
moulin de Saint-Gilles, sont celles que la fe laissa
tomber de sa devantire.

(_Recueilli par M. Charles Sbillot_).

* * *

 Saint-Alban, commune assez voisine de Ruca,
se trouve une chapelle de saint Jacques le Majeur,
intressante au point de vue architectural. Son
portail fut, dirent  Habasque vers 1835, des femmes
du voisinage, lev par l'enchantement des
fes; mais elles ne le terminrent point, parce
qu'elles rencontrrent le cadavre d'une pie morte.

(_Notions historiques_, t. III, p. 70.)

Suivant une autre lgende, pendant qu'elles
ramassaient des pierres pour cette chapelle, elles
virent Gargantua qui se promenait par Saint-Alban,
en le voyant si grand, elles crurent qu'il tait plus
puissant qu'elles; elles prirent peur et laissrent
leur ouvrage inachev.

Ce sont aussi les fes qui ont construit la chapelle
de Notre-Dame-du-Haut en Trdaniel.

(PAUL SBILLOT, _Gargantua_, p. 70. _Revue des Trad. pop._,
t. II, p. 438.)

* * *

 Pleslin les anciens racontent que les fes
portant les pierres du Champ-des-Roches pour la
construction du grand Mont Saint-Michel, et les
trouvant trop lourdes, les dposrent  Pleslin et
les alignrent sur un espace de quatre  cinq cents
mtres.

(ERNOUL DE LA CHENELIRE, _Inventaire_, p. 10).

[Illustration]




L

Les canonisations populaires


Tous les saints dont nous avons jusqu'ici rapport
les lgendes ont t canoniss rgulirement,
ou ont une possession d'tat de saintet
qui remonte  plusieurs sicles; il en est d'autres
en Haute-Bretagne, comme ailleurs, qui ont t
batifis par le peuple sans l'intervention du clerg,
quelquefois malgr lui, et qui sont l'objet d'un
culte parfois clandestin. Quelques-uns ont une
sorte de lgende, d'autres n'en possdent que les
rudiments: ce sont surtout ces fragments que nous
avons runis dans cette section.

* * *

Prs d'Augan (Morbihan), un frais vallon au
milieu des landes se nomme le Vallon de saint
Couturier. Sur le sommet d'une de ses pentes est
une grotte naturelle forme d'normes quartiers
de roches. C'est la grotte de saint Couturier. Quand
je demandai ce que c'tait que saint Couturier, on
me rpondit que c'tait un pauvre homme qui
allait autrefois coucher toutes les nuits dans cette
grotte envelopp de sa berne, qu'il trempait auparavant
dans l'eau du ruisseau, pour faire plus
rigoureuse pnitence. Aujourd'hui saint Couturier
a la rputation de gurir de la fivre, et quelques
villageois pleins de foi dans sa vertu font de temps
 autre  sa grotte un dvot plerinage.  quelques
pas de l, on voit les dbris d'une roche aux
fes, qui parat avoir eu quinze mtres de longueur.

(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 305).

Il y a  Augan un village qui porte le nom de Saint-Couturier.

En se rendant du chteau du Bois-de-la-Roche
au bourg de Nant, on passe prs d'une source
appele la Fontaine de la sainte. Ce nom lui fut
donn parce qu'elle jaillit spontanment  l'endroit
o ceux qui portaient du chteau au bourg Mlle de
Volvire se reposrent un instant[8]. C'est un lieu de
plerinage o l'on se rend de toutes les communes
voisines en grande dvotion.

(CAYOT-DELANDRE, l. c., p. 308.)

[Illustration]

 une petite distance du bourg de Paule
(Morbihan) est une croix sur laquelle est grossirement
grave dans la pierre cette inscription:

    Croix de saint Carapibo
  mort le 1er novembre 1793

Elle a t leve  l'endroit o le cur de Paule
tomba sous les balles des bleus.

(C. D'AMEZEUIL, _Lgendes bretonnes_, p. 85.)

Un peu avant de sortir de la fort de Teillay ou
du Theil, du ct du bourg de ce nom, se trouve
la Tombe  la Fille. On raconte que cette fille
ayant vu une troupe de chouans qui se cachaient
dans la fort, alla avertir les gardes nationaux de
Bains. Ceux-ci vinrent surprendre les royalistes et
les turent tous. Elle fut surprise  son tour par
les chouans qui la fusillrent et l'enterrrent en
ce lieu o se voit encore sa tombe.

Les paysans des environs viennent parfois y
prier. Elle est connue sous le nom de sainte
Pataude, nom qui lui avait t donn ironiquement
par les royalistes. On sait que pendant la priode
rvolutionnaire les chouans dsignaient les rpublicains
par le sobriquet de Pataud.

(GOUD, _Histoires et lgendes du pays de Chteaubriant_,
p. 352; P. BZIER, _La fort du Theil_, p. 22).

[Illustration]

Sur l'emplacement de l'ancien cimetire d'Erc-prs-Liffr,
qui tait autour de l'glise, est un petit
tombeau surmont d'une statuette de la Vierge en
faence. C'est l que gt la sainte de Chasn, au
tombeau de laquelle on fait des neuvaines. Personne
ne sait son vrai nom. Sa rputation de saintet
vient, m'a-t-on assur, de ce que, en dtruisant
l'ancien cimetire, on trouva un cadavre entier.
On se rappela que jadis on avait enterr en cet
endroit une femme qui avait support avec une
rsignation exemplaire les mauvais traitements de
son mari, et l'on conclut que son corps n'ayant
pas t soumis  la pourriture, elle tait sainte.

(PAUL SBILLOT, _Traditions et superstitions_, t. I p. 331.)

Saint Rou tait un fameux chasseur. Il arriva
dans une lutte contre une troupe de sangliers que
son cheval s'emporta et vint se noyer dans la fontaine.
On y montre au fond sur une pierre norme
l'empreinte de ses pieds, et durant les temptes,
on y entend des hennissements effroyables. Le
cavalier se noya aussi, et comme c'tait un saint,
l'eau de la fontaine a une vertu miraculeuse.

(HENRI DE KERBEUZEC, _La Lgende de saint Rou_, Rennes
1891).

Cette lgende qui a t recueillie dans la fort de Rennes,
vise un saint dont une de mes conteuses m'avait parl
en 1880. D'aprs elle, la statuette du saint, en grs verni,
se voyait dans une niche prs d'une fontaine, et tait coiffe
d'un chapeau  trois cornes,  la mode du sicle dernier.
On s'y rend en plerinage pour la fivre. Souvent les
ptours vont chercher saint Rou pour s'amuser, et ils
oublient parfois de le rapporter dans sa niche; ils l'attachent
mme quelquefois  des barrires, mais le lendemain
on le retrouve  sa place. On avait voulu le porter dans
l'glise de Liffr; mais il s'y dplaisait, et il revint de lui-mme
dans sa niche auprs de sa fontaine.

(PAUL SBILLOT, _Traditions_, t. I, p. 322).

D'aprs une lettre de l'auteur de la lgende de saint Rou,
ce saint est en bois vermoulu, d'un travail trs grossier.

* * *

Les paysans des environs de Rennes vont demander
la gurison de la fivre sur une tombe du
cimetire de cette ville, qu'ils ont baptise navement
de tombe de la sainte aux pochons. Une
croix de bois, peinte  l'ocre, aux bras de laquelle
sont suspendus de petits sacs remplis de terre,
distingue seulement cet emplacement funraire.
Les croyants se rendent  cette spulture qui est,
d'aprs les dires, celle d'une religieuse de la famille
de Cotlogon, dont l'existence fut toute consacre
 la bienfaisance, emplissent de terre enleve au
pied de la croix un petit sac qu'ils portent sur la
poitrine pendant neuf jours, et quand,  l'expiration
de ce laps de temps, ils viennent le suspendre
 la croix, le mal a d les quitter.

La tombe de la soeur Nativit, religieuse urbaniste,
du sicle dernier, dans le cimetire de Laignelet,
reoit des visiteurs aux mmes fins, et est
l'objet des mmes pratiques, ainsi que le tombeau
de M. Leroux, recteur de Boistrudan, tu dans le
cimetire de cette paroisse en 1792.

(P. BZIER, _La Fort du Theil_, p. 24).

* * *

 Lamballe on porte les enfants au tombeau de
M. Lecuyer, enterr dans le cimetire;  Saint-Caradec
les mres viennent exercer leurs enfants
 marcher sur la tombe de Guillaume Coquil, recteur,
mort en odeur de saintet en 1747.

(PAUL SBILLOT, _Trad. pop._, t. 1, p. 52).

[Illustration]




LI

La fosse  Gendrot


Dans la fort du Theil, sur le bord d'un petit
ruisseau dont l'eau passe pour avoir des
vertus curatives, est un coin resserr, lieu de plerinage
pour les fivreux, et qui est connu sous le
nom de la Fosse  Gendrot.

D'aprs ce qu'on raconte dans les environs, Gendrot
ou Gendrin devait tre un enfant du pays qui,
 l'poque de la Rvolution, gagnait sa vie comme
domestique dans la Mayenne. Les vnements de
1793 le dcidrent  revenir  son village natal,
et il entreprit ce voyage en compagnie d'un ou
deux camarades. Comme ils traversaient la fort 
la tombe de la nuit, des gardes nationaux tirrent
sur eux, les prenant pour des espions des chouans.
Gendrot tomba mortellement bless, tandis que
ses compagnons parvenaient  s'esquiver. Il se
trana pniblement jusqu'au ruisseau, et le lendemain
il fut aperu par un plour qui puisa de l'eau
 la source avec son sabot, et lui donna ainsi 
boire pour calmer la fivre qui le dvorait. Il vcut
ainsi, dit-on, pendant trois jours.

La premire personne qui le rencontra mort fut
une femme qui creusa lgrement le sol, au bord
du filet d'eau, et l'ensevelit en le recouvrant d'un
peu de terre et de feuilles. Le trou, creus  la
hte, tant trop court, le corps s'y trouva dpos
repli sur lui-mme. Quelques semaines aprs la
femme fut atteinte de douleurs de reins qui ne la
quittrent du reste de ses jours, et la courbrent
comme elle avait fait du cadavre de Gendrot.

On dit que jusqu' l'poque o l'on se dcida 
l'enterrer convenablement, la tte reparaissait intacte
en dehors du trou, en manire de protestation.
Il y a une soixantaine d'annes on creusa le
ruisseau, et le corps mis  dcouvert accidentellement
n'tait pas dcompos.

Il n'tait pas besoin d'autre chose pour que la
crdulit populaire inscrivt sur son martyrologue
particulier un nouveau saint qu'elle ne devait pas
tarder  invoquer pour la gurison de la fivre,
puisque Gendrot tait mort enfivr.

Le clerg paroissial a essay  diffrentes reprises,
mais vainement, d'arrter les visites et pratiques
superstitieuses  la fosse. On dit tout bas qu'un
recteur qui avait fait enlever par sa domestique les
_ex-voto_ appendus au tombeau voisin, fut atteint de
la fivre ainsi que sa domestique, et qu'ils ne furent
guris qu'aprs avoir remis en place les pieux
objets dont ils avaient dpouill l'arbre de la
tombe.

 ce tombeau sont fixes de nombreuses croix
de toutes dimensions, la plupart fabriques dans
la fort, au moyen de deux lamelles de coudrier
maintenues l'une  l'autre par une encoche, et une
ou deux petites grottes abritant une statuette de la
Vierge. Au pied d'une croix plus grande que les
autres et qui s'appuie  terre, et contre le tronc de
l'arbre, les visiteurs dposent dans un trou creus
dans le sol des pices de menue monnaie, que le
premier pauvre venu peut s'approprier,  charge
de rciter des prires. Dans les hameaux voisins,
on est persuad que la fivre ne manquerait pas
de s'attaquer  ceux qui se rendraient irrvrencieusement
 la fosse ou qui enleveraient du trou
les pices de monnaie, sans s'acquitter de l'obligation
de la prire.

(P. BZIER, _La fort du Theil_, 1888, p. 99 et suiv.)




LII

Saint Lnard


Lnard tait un bandit de la pire espce, ne
vivant que de vols, de pillages, tuant par
plaisir, et tant la terreur de la contre. Les
rouliers n'osaient s'aventurer sur la grande lande
entre Sens et Andouill que lorsqu'ils taient assez
nombreux pour tenir tte au brigand, qui ne
quittait pas ces parages.

Un jour Lnard avisa un arbre et cueillit un de
ses fruits; c'tait une poire sauvage appele dans
le pays poire d'tranglard, tellement cre que
Lnard, aprs l'avoir gote, la jeta vivement loin
de lui.

Le hasard voulut qu'elle tombt sur un petit
arbuste, o quelques mois plus tard, le voleur,
en passant par le mme endroit, la retrouva; par
curiosit il la prit, et charm de la belle couleur
qu'elle avait revtue, la porta  ses lvres.

La poire amre qu'il avait ddaigne tait
devenue d'une saveur exquise. Frapp de ce fait,
Lnard devint pensif, il eut honte de sa conduite,
et pris d'un repentir soudain il s'cria: Tout
s'amende ici-bas; il n'y a que moi qui suis de plus
en plus criminel. Eh bien! je changerai; et
Lnard le criminel deviendra dsormais Lnard
l'honnte homme. Il en tait l de ses rflexions,
lorsqu'il entendit les cris d'un roulier, essayant
de retirer son attelage d'une des nombreuses
ornires qui remplissaient le chemin.

Lnard vola au secours du charretier, qui
tromp par sa mauvaise rputation, et croyant
avoir  dfendre sa vie, court sur le brigand et
l'assomme d'un coup de garrot.

Avant d'expirer Lnard fit part au roulier de
l'intention qu'il avait eue de rformer sa vie; ds
lors la piti populaire en fit un saint.

* * *

Vers 1870, on lui a lev le tombeau qu'on
aperoit aujourd'hui sur la lande, tmoin de ses
crimes et de sa conversion. Le cur d'Andouill
cria au sacrilge et fit dmolir le tombeau; mais il
a t rdifi par les soins des habitants qui y
voient une source de profit pour le pays. Le
vendredi saint la tombe de saint Lnard est le but
d'un plerinage, et on l'invoque pour la gurison
des douleurs rhumatismales.

(ORAIN, _Gographie d'Ille-et-Vilaine_, p. 465.)

J'ai donn dans mes _Contes populaires de la
Haute-Bretagne_, t. I, p. 343, une version de cette
lgende recueillie  Erc-prs-Liffr; d'aprs elle
saint Lnard fut un mchant farceur, mais non un
brigand; il se contentait de jouer des tours aux
rouliers en creusant des ornires ou en plaant
sur la route d'normes pierres; il se cachait
derrire les arbres pour jouir de leur dconvenue.
L'pisode de la poire (ici c'est une pomme sauvage)
qui s'amende en vieillissant s'y retrouve aussi,
ainsi que la mort tragique de Lnard converti.
D'aprs ma version, le tombeau aurait t rig par
un homme qui, passant prs de l, aurait t irrvrencieux
 l'gard de saint Lnard, qui se vengea
en le rendant boiteux par des douleurs rhumatismales.
On raconte dans le pays nombre de punitions
analogues, ou de gurisons miraculeuses
obtenues par l'intercession de saint Lnard.

[Illustration]




LIII

Saint Mloir


Saint Mloir naquit dans un chteau de la
Cornouaille; son pre tait un chef qui fut
tu par un des oncles de Mloir, lequel voulut le
tuer aussi. Mais le bourreau eut piti du jeune ge
de Mloir; il l'pargna et mme sollicita sa grce;
l'oncle, furieux, coupa le pied et la main de son
neveu. Mais Dieu gurit les blessures de Mloir et
lui mit un pied d'argent et une main d'or.

Le petit Mloir errait dans les bois, quand il
rencontra saint Corentin qui l'emmena dans son
monastre. Son oncle, ayant su o il s'tait rfugi,
voulut encore le faire mourir. Corentin dit  son
disciple de s'enfuir; mais le mchant oncle atteignit
saint Mloir et le tua.

(_Recueilli aux environs de Dinan._)

* * *

Ce rcit n'est qu'une sorte d'abrg de la vie de saint
Mlar rapporte par Albert Le Grand.

Rivode, oncle de Mlar, envoya un de ses officiers avec
mission de lui apporter la tte de son neveu; il se laissa
attendrir par les prires et les prsents de la mre du saint,
et se contenta de lui couper le pied gauche et la main
droite. On fit  Mlar un pied d'airain et une main d'argent
dont il se servait aussi bien que si c'eussent t ses
membres naturels, et l'un et l'autre croissaient en mme
temps que les autres parties du corps. Un pote breton,
cit en note par Kerdanet, dit que la main et le pied descendirent
du ciel.

Cambry, d. Frminville, dit en parlant de Lanmeur que
saint Mdard (lisez Mlar) eut une main coupe: Dieu la
fit repousser comme une patte d'crevisse: pour rappeler
ce miracle, sa statue tient une main coupe, qu'elle montre
orgueilleusement aux spectateurs (p. 90).

Saint Mlar ou Mloir, prince breton et martyr, VIIe sicle
(2 octobre), est invoqu pour la bonne dentition des enfants.
Il est le patron de Fgrac, Lanmeur, Locmlar,
Meillan, Trmloir, Saint-Mloir-des-Ondes, Saint-Mloir,
diocse de Saint-Brieuc. Son nom vulgaire est saint M'la.
Il a de nombreuses chapelles, surtout en Basse-Bretagne.

[Illustration]




LIV

Les sept saints


Il y avait une fois une reine d'Irlande, qui,
devenue mre de sept garons tous vivants, et
tant effraye de leur nombre, donna l'ordre  la
femme qui l'assistait d'aller les jeter  l'eau.
Force d'obir, la gardienne mit les sept enfants
dans un panier couvert et s'achemina vers la
rivire. Mais la Providence veillait sur la destine
de ces enfants qui devaient tous un jour tre des
saints, et elle fit que le roi leur pre, revenant d'une
guerre lointaine, se trouva en ce moment sur le
chemin de cette femme.

Surpris d'entendre sortir du panier qu'elle cherchait
 cacher des vagissements plaintifs, il lui
demanda o elle allait et ce qu'elle portait. La
gardienne pouvante, se prcipita, les larmes
aux yeux aux genoux du roi, et lui faisant l'aveu
complet du crime dont elle tait charge, elle le
supplia de dtourner d'elle sa colre, parce qu'elle
n'tait que l'instrument de la reine  laquelle elle
tait force d'obir.

Dans le premier moment de son indignation, le
roi songea  punir de mort cette malheureuse
femme, mais touch de son repentir et de sa
douleur, il voulut bien lui pardonner, en exigeant
d'elle qu'elle laisst croire  la reine que le crime
tait consomm, et qu'elle se mit en qute de sept
bonnes nourrices.

Tout fut fait comme le voulait le roi, et les sept
garons, confis  d'excellentes nourrices, furent
levs dans la sagesse et grandirent en force, en
beaut et en vertus.

Quand ils furent assez grands et assez forts pour
n'avoir plus rien  craindre de la mchancet de
leur mre, le roi voulut les reconnatre et les
lever au rang qui leur tait d. Il les fit tous
habiller de neuf et commanda de les amener au
palais. Ds qu'ils furent en sa prsence, le roi
manda la reine et lui dit:

--Examinez bien ces jeunes gens, madame, et
dites-moi si vous en avez souvenir.

--Nullement, dit la reine, aucun d'eux ne m'est
connu, et pourtant, sire, leur vue me trouble.

--Ce qui vous trouble, madame, dit le roi, c'est
le remords; car ces jeunes gens sont vos enfants
et aussi les miens, enfants dont vous avez eu la
cruaut d'ordonner la mort et que moi, j'ai pu
sauver. L'heure de la justice a sonn pour vous et
vous allez mourir... Quant  vous, mes enfants,
continua le roi, non seulement je vous reconnais
et vous replace au rang qui vous appartient, mais
encore je fais le serment solennel de satisfaire au
premier voeu que vous voudrez bien exprimer.

--Soyez bni, notre pre, dirent les sept jeunes
gens en se prcipitant aux genoux du roi; mais ne
changez pas en un jour d'amertume ce jour de
bonheur, pargnez notre mre, et pour que notre
prsence n'veille pas en son coeur le remords ternel
d'un jour d'garement, souffrez que nous nous
retirions du monde pour nous donner  Dieu.

Li par son serment, le roi, qui tait trs bon et
trs misricordieux, voulut bien pardonner  la
reine; mais il ne pouvait se dcider  se sparer de
ses fils, au moment o il venait de les rapprocher
de lui. Cependant, touch de leurs instances, il
consentit  les laisser partir, mais  la condition
qu'un d'eux au moins resterait auprs de lui.

Saint Maud, saint Congard, saint Grav, saint
Perreux, saint Gorgon et saint Dolay s'embarqurent
alors pour la petite Bretagne, o les uns se firent
ermites et les autres moines, tandis que saint Jacut
restait en Irlande,  la cour de son pre, qui le combla
d'honneurs, lui fit btir un beau palais et le
fora d'pouser une jeune et belle princesse.

Mais saint Jacut, comme ses frres, tait tout 
Dieu et fort peu aux choses de ce monde; aussi sa
jeune femme qu'il ngligeait ne tarda pas  devenir,
par sa conduite, un sujet de scandale. Averti de
ses dportements, saint Jacut, sous prtexte de
promenade, sortit un jour avec elle, la conduisit
 la fort voisine, et l, prs d'une fontaine, il lui
dit: On vous accuse, madame, de manquer  tous
vos devoirs; si vous tes innocente, prouvez-le-moi
en vous trempant les mains dans cette fontaine.

La princesse, qui ne trouvait rien de grave dans
cette preuve, plongea hardiment ses mains dans
l'eau, mais elle les retira aussitt en jetant un cri
de douleur, car elle tait cruellement brle. Cette
preuve me suffit, dit alors saint Jacut; vous tes
coupable: ne soyez donc point surprise si je
vous fuis comme on fuit le pch mortel. Et sur
le champ, il quitta l'Irlande et vint s'tablir, comme
ses frres, dans notre Bretagne armoricaine, o il
se retira, pour vivre dans la prire, au fond d'une
immense fort.

Mais dans cette fort existait une retraite de
bandits qui, apprenant que le fils d'un roi s'tait
tabli prs d'eux, imaginrent qu'il avait avec lui
beaucoup d'or et de bijoux, et rsolurent de le
dpouiller de ses richesses. Ils se prsentrent
donc  son ermitage, et le sommrent avec brutalit
de leur livrer tout ce qu'il possdait. Saint
Jacut protesta en vain qu'il n'avait en ce monde
rien de ce qu'ils cherchaient; les bandits le fouillrent,
ainsi que son ermitage, et furieux d'tre
tromps dans leurs esprances, ils se jetrent sur
lui et le turent. Mais ils ne portrent pas loin la
peine de leur crime, car du chemin du Paradis qui,
comme chacun sait, est sem de ronces, de pierres
et d'pines, saint Jacut fit pleuvoir sur eux les
plus gros cailloux qu'il put trouver et les crasa
tous.

Fouquet, _Lgendes du Morbihan_, p. 63-66, dit qu'il
a recueilli cette lgende entre Ploermel et Josselin.
Sous le matre-autel d'une pauvre chapelle ddie
 saint Mand, ou la paroisse de la Croix-Hellan
existait autrefois une fontaine dans laquelle les
paysans de la contre allaient plonger leurs
enfants nouveaux-ns en rptant sept fois ces
mots:  la vie,  la mort! Toutes les voix du
conseil, de la prire et du blme ayant t impuissantes
 dtruire cet usage barbare, il a fallu pour
y mettre fin, combler cette fontaine. D'aprs la
lgende locale, cette funeste immersion avait pour
origine la lgende ci-dessus, o saint Mand et ses
six frres avaient d,  leur naissance, tre jets 
l'eau par ordre de leur mre.

Il y a en Haute-Bretagne des chapelles dites des Sept
Saints  Ylliniac, Erquy, etc.,  Morieux une fontaine porte
ce nom. Elles ne se rapportent pas aux saints indiqus
dans la lgende ci-dessus; il est plus probable qu'elles se
trouvaient sur une des routes du _Tro-Breiz_ ou tour de
Bretagne, plerinage aux sept sanctuaires des fondateurs
des vchs bretons: Paul, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson,
Patern et Corentin. (Cf. _Revue archologique du Finistre_,
t. XXIII, articles de M. le prsident Trvdy).

De ces sept saints les deux plus connus sont Saint Jacut,
dont nous avons rapport une lgende, p. 24, et saint
Maudez, abb, VIe sicle (18 novembre), qui est invoqu
contre les enflures (v. p. 70 et 72).

Saint Perreux, moine, VIe sicle, est le patron de Chteaulin,
de Saint-Perreux, de Trbdan, de Trgon; saint
Gongard, saint Grav, saint Gorgon et saint Dolay sont
moins connus.  l'exception de saint Maud, tous ces saints
ont donn le nom  des paroisses peu loignes les unes
des autres et qui sont vers la lisire du Morbihan et de la
Loire-Infrieure; Saint-Congard est la plus au nord; Saint-Dolay,
la dernire au sud, tait la seule qui ne fit pas partie
de l'ancien vch de Vannes. Ici la lgende a procd
comme sur le littoral de la Manche, o elle a fait des frres
de huit patrons d'glises--probablement aussi sept 
l'origine--toutes situes au bord de la mer.

* * *

JOLLIVET, _Les Ctes-du-Nord_, t. II, p. 73, parle aussi, sans
citer sa source, de trois soeurs et de sept frres qui dbarqurent
 l'embouchure de la Rance; ceux-ci se nommaient
Gabrien (Gobrien?), Helen, Petran, Germain, Veran, Abran
et Tressaint. Au pays de Dinan on trouve les paroisses de
Saint-Helen, de Saint-Germain-de-la-Mer, de Tressaint, de
Saint-Abraham au diocse de Saint-Malo, et dans celui de
Saint-Brieuc celle de saint Vran (patron de cette paroisse
et de Trvrec) et la chapelle de saint Gobrien, au diocse
de Vannes.

[Illustration]




LV

Saint Mauron


Saint Mauron tait ptour dans une ferme, et
il se faisait remarquer par sa pit et son
zle  se rendre aux offices.

Un dimanche matin, il dsirait assister  la premire
messe; mais son matre lui commanda
d'aller mener patre les vaches et les moutons dans
une lande qui n'tait pas entoure de clture.

--J'irai bien tout de mme  la messe, dit saint
Mauron.

Il se rendit au pturage avec ses btes, et quand
il y fut arriv, il demanda  Dieu qu'un talus s'levt
partout o passerait la bche qu'il avait apporte,
et qu'il se mit  traner derrire lui, en suivant
le contour du champ qui appartenait  son matre.
 mesure que son outil touchait la terre, un talus
bien fait et bien garni de plantes pineuses s'levait
derrire lui, et en peu d'instants, le champ
qui contenait douze jours de terre se trouva entour
d'une haie. C'est le lieu qu'on appelle encore
aujourd'hui le Bras de saint Mauron, et qui est
situ dans la commune de Livr.

Saint Mauron arriva  la messe en mme temps
que les gens de la maison, qui furent bien surpris
de le voir. Il leur dit que le troupeau tait en
sret, puisque l'endroit o il pturait tait entour
de haies, et, aprs la messe, son matre alla par
ses yeux s'assurer de la vrit de ce que disait
l'enfant.

Au temps de la moisson, on avait battu le grain
le samedi, et, quand vint le dimanche, on laissa 
saint Mauron le soin d'empcher, pendant la messe
basse, les oiseaux de venir le manger. Le jeune
ptour dit qu'il irait aussi lui  la messe, et il pria
Dieu d'empcher les oiseaux de toucher  son grain.
 peine avait-il achev sa prire, que tous les
oiseaux du pays se prcipitrent dans la grange
dont la porte tait reste ouverte, et qu'il n'en vit
plus un seul aux environs. Il se hta de fermer la
porte sur eux et de courir  la messe. Les gens de
la ferme taient bien surpris de le voir; mais il
leur raconta ce qui lui tait arriv, et, quand ils
furent de retour, ils ouvrirent la grange, d'o les
oiseaux s'chapprent en si grand nombre qu'ils
faillirent renverser ceux qui se tenaient derrire la
porte.

Saint Mauron fit encore de nombreux miracles,
et quand il mourut, il y a plusieurs centaines d'annes,
on lui leva, sur la paroisse de Livr, la
chapelle qui a depuis t convertie en grange.

Un jour que le fermier avait battu son grain, il
le mit dans l'ancienne chapelle, o se voyaient les
restes d'un autel surmont de la statue du saint.

Comme il ne fermait pas la porte  cl, un des
batteurs lui demanda s'il n'avait pas peur que
quelque voleur vint lui drober son grain.

--Saint Mauron le gardera, rpondit-il.

La nuit venue, le batteur entra sans tre vu dans
la chapelle, o il remplit de bl un sac qu'il avait
apport. Pour le charger plus aisment sur ses
paules, il le monta sur l'autel, mais quand il
prsenta le dos au sac, il ne put ni le remuer, ni
sortir, et il resta jusqu'au matin dans cette position,
o le fermier le trouva en entrant.

--Ne t'avais-je pas bien dit que saint Mauron
garderait mon grain? dit le fermier; maintenant
je le prie de te laisser aller.

Et l'homme put sortir de la chapelle, bien penaud
de son aventure.

(PAUL SBILLOT, _Contes populaires de la Haute-Bretagne_,
1re srie, n. LIV).

* * *

L'pisode des objets qui se collent sur le voleur se
retrouve dans la _Vie de saint Convoyon_, o un voleur ne
peut dtacher de lui une ruche qu'il a drobe aux religieux.
Le miracle des oiseaux qui se rassemblent  la
parole d'un saint, relat dans les lgendes suivantes, figure
dans la _Vie de saint Pol de Lon_; mais ils ne sont pas
enferms dans une grange. (ALBERT LE GRAND,  83).

Il y a en Livr un village appel Saint-Modran;  Chevaign,
canton de Saint-Aubin d'Aubign, existe une fontaine
sous l'invocation de saint Morand, les paysans prononcent
saint Marn, dont les eaux gurissent de la fivre ceux
qui s'y rendent  jeun et sans parler. (SBILLOT, _Trad._, t. I,
p. 67).

Saint Mauron est peut-tre le mme que saint Modran,
vque de Rennes, VIIIe sicle (22 octobre), patron d'un
ancien prieur  Rennes, qui tait situ contre la tour Saint-Moran,
entre les portes Mordelaises et Saint-Michel, et qui
s'appelait aussi Saint-Moran.

[Illustration]




LVI

Les saints et les corbeaux


Lorsque saint Lambert tait jeune, il voulut
un jour accompagner ses parents qui allaient
aux noces. Mais ceux-ci n'y consentirent pas, et le
chargrent de garder leur froment que les corneilles
auraient pu manger. Saint Lambert fit un
miracle, et toutes les corneilles des alentours vinrent
dans la grange, dont il ferma la porte.

Il alla aux noces sans en prvenir personne. Ses
parents l'ayant reconnu au milieu de la foule, lui
demandrent pourquoi il n'tait pas rest  garder
le froment:

--Je n'ai pas besoin de le garder, rpondit-il;
toutes les corneilles sont dans la grange.

Les paysans des alentours de la chapelle Saint-Lambert,
commune de Saint-Vran, assurent que
les corneilles ne causent aucun dgt sur le territoire
de la commune.

(_Recueilli  Penguilly vers 1880_).

La chapelle de saint Lambert existe encore  Saint-Vran,
on y dit la messe une fois par an, lors de la fte du saint;
aux environs de Moncontour, ce saint est invoqu pour la
sant des cochons.

* * *

Un jour, saint Maurice tudiait en plein champ.
On tait en automne et les cris des corbeaux
importunaient le jeune clerc. Il s'interrompt, leur
parle, les appelle, les runit, leur ordonne de le
suivre et les conduit  la grange de son pre. Il
ferme la grange, se remet  l'tude, et ne dlivre
les corbeaux qu'aprs avoir fini sa tche du jour.
Le narrateur ajoutera: c'est pour cela qu'il n'y a
plus de corbeaux autour du village de Saint-Maurice,
dans les champs que cultivaient ses parents.

(R. OHEIX, _Bretagne et Bretons_, p. 60).

Saint Maurice, abb de Carnot, XIIe sicle (5 octobre),
invoqu pour la gurison de la fivre, est le deuxime patron
de Loudac, et il a des chapelles  Clohars-Carnot et 
Pldran.

* * *

On raconte  Pleurtuit que dans sa jeunesse
saint Guillaume allait aux champs travailler avec
son pre; lorsqu'il voyait les corbeaux manger le
grain qu'on venait de semer, il priait le Seigneur
et commandait en son nom  ces btes rapaces de
se retirer, ce qu'elles faisaient aussitt.

(GUILLOTIN DE CORSON, _Semaine religieuse de Rennes_, 6
mai 1871).




LVII

Pourquoi les veuves de Landebia
ne se remarient pas


Il y avait une fois  Landebia une jeune veuve
qui avait un petit garon d'une dizaine d'annes.
Elle tait recherche en mariage par un jeune
homme qui souvent venait lui faire la cour. Son
enfant lui faisait des reproches et lui disait:

--Si tu te maries  cet homme-l, jamais je ne
l'appellerai mon pre et quand je serai grand, je te
quitterai.

Mais la veuve continuait  recevoir les visites de
son galant: un jour qu'elle savait qu'il devait venir,
elle envoya son enfant dans un champ qu'elle possdait
 quelques centaines de mtres de chez elle,
et elle lui dit qu'il fallait empcher les corbeaux de
manger le bl qui s'y trouvait.

Il y avait  peu prs une demi-heure que le petit
garon y tait, lorsqu'un homme se prsenta tout
 coup devant lui, sans qu'il l'entendit venir, parce
qu'il tait occup  surveiller les corbeaux; aussi
eut-il bien peur en l'apercevant.

L'homme lui dit d'un air doux:

--Que fais-tu l, mon petit gars?

--Je suis  garder mon bl pour que les corbeaux
ne viennent pas le manger.

--Tu es surpris de ma prsence, dit l'homme;
mais ne crains rien; je suis un saint et Dieu m'envoie
pour empcher les corbeaux de faire aucun
dgt sur le territoire de Landebia; je vais garder
ton bl, et les corbeaux ne pourront lui nuire. Toi,
va-t'en bien vite pour prserver ta mre de celui
qui veut te l'enlever; car si elle se remariait, tu y
perdrais plus que si les corbeaux mangeaient tout
ton bl. Si tu arrives  la maison avant que le
galant de ta mre soit parti, tu peux tre sr qu'il
ne se mariera pas avec elle.

Aprs avoir dit cela, le saint disparut. L'enfant
courut  la maison, et y trouva sa mre en compagnie
de son bon ami. Elle n'tait pas contente
de le voir rentrer, et elle lui dit:

--Tu reviens de bien bonne heure, je croyais
t'avoir envoy garder notre bl!

--J'y suis all aussi, rpondit l'enfant; j'ai vu
dans notre champ un homme qui m'a dit tre un
saint envoy par Dieu pour empcher les corbeaux
de ravager la rcolte sur notre paroisse; il m'a
promis de veiller  notre bl, et que les corbeaux
ne lui feraient aucun mal. Il m'a dit aussi de
revenir  la maison pour te garder de celui qui
voudrait te ravir  mon affection.

 ces mots, la veuve fit la grimace, et son futur
se contenta de hausser les paules, puis il s'en
alla en promettant de revenir le lendemain. Mais il
mourut dans la nuit; la veuve le pleura, mais elle
ne chercha pas  se remarier et elle resta avec son
enfant.

Son exemple a t suivi par les autres veuves de
cette paroisse qui,  ce qu'on assure, ne se remarient
jamais. Les corbeaux quittrent depuis lors
Landebia, et si par hasard, il en passe quelques-uns,
on ne les voit jamais endommager la rcolte;
c'est depuis ce temps qu'on dit en proverbe:

 Landebia jamais
Veuve ne s'est remarie,
Ni corbeau n'a gratt.

Ou bien:

    Jamais corbeau ne grattera,
    Ni veuve ne remariera
    Dans la commune de Landebia.

(_Recueilli en 1893_, _par M. F. Marquer_).

* * *

M. l'abb Four-Mac, recteur de Lhon, ancien vicaire  Saint-Ptan,
paroisse voisine de Landebia, me communique la note suivante: la
tradition rapporte qu'un jour saint Guillaume, qui est devenu vque de
Saint-Brieuc, arrivant  Landebia, rencontra dans son chemin le petit
enfant d'une veuve, qui avait les larmes aux yeux; le saint lui demanda
le sujet de son chagrin; l'enfant rpondit dans son naf langage: Maman
veut se remarier; elle est  dire des contes  son amoureux. Pendant ce
temps, elle m'envoie garder les corneilles qui dfont notre bl
nouvellement ensemenc. Saint Guillaume lui dit: Mon enfant, ne pleure
pas, va trouver ta mre; moi, je vais garder pour toi. Elle va
t'embrasser tendrement ds qu'elle va te voir et congdier son galant;
car jamais veuve de Landebia ne s'y remariera, mais aussi jamais dans le
champ de bl, corneille dgt ne fera.

Cette prdiction de saint Guillaume s'est ralise: depuis un temps
immmorial aucune veuve ne s'est remarie; les plus vieux registres, lus
attentivement pour vrifier ce fait, en font foi. On remarque aussi que
les corneilles ne ravagent jamais les bls rcemment confis  la terre.

Dans mes _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_,
t. II, p. 168, j'avais parl de la croyance d'aprs laquelle les
corbeaux ne ravagent pas les rcoltes de Landebia; suivant
le fragment de lgende qui l'accompagnait, c'tait  la
veuve qui voulait se remarier qu'il tait arriv malheur.




LVIII

Le foss de saint Aaron


Une demi-enceinte, forme par un talus angulaire,
sur la lande de Bruc, est appele foss
de saint Aaron. Quel tait ce saint, dont la lgende
raconte les premires annes? Petit enfant, il faisait
patre ses brebis en ce lieu, et c'tait pour les
protger contre le loup qu'il avait trac merveilleusement
cette sorte d'enceinte au milieu des
bruyres.

Nagure on allait frquemment en plerinage
aux pieds de la statue de saint Aaron place dans
la chapelle du trs vieux manoir de Noyal en Sixt.
Aujourd'hui cette chapelle tombe en ruines et l'on
n'y voit plus la statue du saint, mais sa mmoire
est toujours vnre dans la paroisse de Bruc.

(GUILLOTIN DE CORSON, _Statistique de l'arrondissement de
Redon et rcits historiques, lgendes de la Haute-Bretagne_,
p. 200).

M. Guillotin de Corson ajoute: nous ne connaissons en
Bretagne qu'un saint Aaron; c'est le pieux solitaire que
saint Malo rencontra sur le bord de la mer en dbarquant
dans notre pays; d'aprs les Bollandistes, ce saint tait
armoricain; pourquoi Bruc ne serait-il pas le lieu de naissance,
inconnu des savants, de ce bienheureux?

* * *

Il y a dans les Ctes-du-Nord une commune qui s'appelle
Saint-Aaron; on y croyait autrefois que si on donnait  un
enfant le nom du patron de la paroisse, il ne vivrait pas.
Il y a des chapelles ddies  ce saint  Pleumeur-Gautier
et  Saint-Malo.

[Illustration]




LVIX

Saint Jugon


Un enfant tait n au village de Haudiard en
La Gacilly. C'tait le fils d'une pauvre veuve.
Sa mre tait tout pour lui aprs Dieu.  l'ge o
l'on envoie les enfants garder les troupeaux, le
petit Jugon cultivait dj son jardin et son champ
avec un tel succs, qu'il en tirait un produit plus
grand que ne faisaient ses voisins d'un terrain
quatre fois plus tendu. Quand il avait labour,
Jugon allait sur les landes de Sigr et de Mabio
garder et faire patre son pauvre troupeau, quelques
chtifs moutons et une bonne vache nourricire,
la compagne de son enfance; aussi aimait-il
sa bonne brune, et sa brune l'aimait-elle  son tour.

Cependant le petit berger se mit  penser qu'il
serait plus utile  sa mre, labourerait mieux son
jardin et deviendrait plus agrable au seigneur s'il
pouvait s'instruire. Pendant que sa vache et ses
moutons paissaient, il courait  deux lieues de l,
prs du recteur de Saint-Martin. Un jour qu'il tait
all recevoir les leons de son matre, aprs avoir
recommand aux autres ptres de veiller sur son
troupeau, le loup survint, et voyant les enfants trs
occups de leurs jeux, tua la vache du petit Jugon.
Il se prparait  la dchirer, quand sa mre survint
et jeta les hauts cris, en appelant son fils.

Celui-ci, qui tudiait dans le jardin du recteur,
lui dit tout  coup:

--On m'appelle, messire!

--Que dis-tu, Jugon! comment sais-tu cela?

--Placez votre pied sur le mien, rpliqua l'enfant:
vous allez entendre comme moi.

Le recteur fit ce que dsirait l'enfant, et aussitt
il entendit une voix dsole qui appelait, et cette
voix tait celle de la mre de Jugon. Alors le prtre,
touch d'un tel prodige, serra affectueusement
l'enfant dans ses bras et lui dit:

--Va, mon ami, retrouver ta mre: tu en sais
plus que moi: tu as la grce de Dieu.

Jugon partit  l'instant; arriv sur la lande o
il avait laiss son troupeau, il s'approcha de sa
vache morte, traa de sa houlette blanche un cercle
 l'entour, et invoqua le Seigneur; puis il
toucha de sa baguette la vache, qui se leva soudain,
se mit  bondir joyeusement et  patre, comme si
elle n'avait jamais eu affaire au loup.

Un autre jour, au bas des champs de la Ville-Orion,
le saint enfant rencontra une troupe de
jeunes filles qui sanglotaient et jetaient des cris de
dsespoir.

--Qu'avez-vous  vous affliger ainsi? demanda-t-il.

--Notre amie, la pauvre Annette se meurt,
rpondirent-elles. Nous venons de faire une neuvaine
 saint Jacques pour sa gurison et la fivre
a redoubl de violence; sa vie ne tient plus qu'
un fil.

--Les pleurs ne remdient  rien, dit Jugon; il
faut toujours esprer en Dieu jusqu' la fin, et ne
pas se rebuter, parce qu'on n'est pas exauc  la
premire prire. Rcitons ensemble cinq fois le _Pater_
et l'_Ave_, et invoquons la patronne de la malade,
la bienheureuse sainte Anne. Les enfants s'agenouillrent
sur le gazon au pied de la croix de
pierre du ptis et prirent avec ferveur. Ils se rendirent
ensuite auprs de la malade, qui aprs une
crise heureuse, venait de recouvrer connaissance.
Bientt elle se rtablit tout  fait, et la renomme
du saint enfant s'accrut dans le pays.

 quelque temps de l, Jugon,  peine g de
seize ans, tomba malade, et voyant ses parents et
amis runis autour de son chevet, il leur dit que
sa fin tait proche; qu'il les priait de faire conduire
son corps  la spulture par les boeufs blancs
de son oncle, et de l'enterrer l ou ils s'arrteraient
d'eux-mmes.

Jugon mourut bientt, et il fut fait comme il
avait dit. Une chapelle s'leva sur sa tombe, le
laboureur y vint prier pour ses rcoltes et ses
troupeaux. On alla en procession baigner dans la
fontaine voisine le pied de la croix pour implorer
la pluie par les grandes scheresses, et les malades
vinrent demander au nouveau saint la fin de leurs
souffrances, en passant avec foi au-dessus de la
pierre du tombeau, leve de quelques pieds au-dessus
du sol.

[Illustration]

(E. D. V. (E. DUCREST DE VILLENEUVE), _Le chteau et la
commune_, p. 143).

Le rcit de Ducrest de Villeneuve, publi en 1812, que
j'ai un peu abrg parfois, n'a pas une forme populaire;
mais il est probable qu'il l'a recueilli  La Gacilly, dans la
premire moiti de ce sicle. Dans ses _Lgendes du Morbihan_,
p. 42-45, le Dr Fouquet a donn une autre version dont voici
l'analyse, et o se retrouvent  peu prs les mmes pisodes.

Saint Jugon tait le fils d'une pauvre veuve, et
ds son enfance, il se montra trs pieux. Un jour
il vit des ptouresses qui se dsolaient en pensant
qu'une de leurs compagnes allait mourir. Saint
Jugon leur dit de prier, et la jeune fille gurit.

Il cultiva son jardin, et se mit  tudier. Il allait
deux heures par jour prendre les leons du recteur
de Saint-Martin; avant de quitter son troupeau
il traait autour un cercle avec une branche
de houx; le troupeau n'en sortait pas et le loup ne
pouvait le franchir. Un jour il l'oublia: le loup
tua la vache, et la mre de Jugon se mit  pleurer.
Celui-ci, qui tait  Saint-Martin, entendit les plaintes
de sa mre, et quand le recteur eut pos son
pied sur celui de Jugon, il les entendit  son tour.
Jugon se hta de revenir; il toucha la vache de sa
branche de houx, et la vache ressuscita.

Peu aprs, il dit  son oncle:

--C'est vous qui me tuerez, et ce sont vos jeunes
boeufs qui n'ont point encore subi le joug qui
me porteront en terre, et vous dsigneront le lieu
o doit reposer mon corps.

La prdiction s'accomplit: pendant que son oncle
bchait, l'enfant s'tant approch de lui sans en
tre vu, la bche leve le frappa  la tte et il
tomba mort; on mit son corps sur une charrette
trane par les boeufs et on le conduisit au cimetire
o il fut enterr. Le lendemain on trouva un
bras qui sortait de terre. Les boeufs furent attels
et ils portrent le cadavre  la lande o Jugon faisait
patre son troupeau. C'est l que fut leve sa
chapelle.

* * *

M. Rgis de l'Estourbeillon me communique une lgende
qu'il a recueillie au village de Saint-Jugon de la bouche
d'un vieillard de 80 ans, Louis Bagot, qui y tait n. On y
retrouve les pisodes du cercle miraculeux, de la voix entendue
au loin, de la vache ressuscite; le narrateur ajoute
que saint Jugon mourut  l'ge de quinze ans, et que son
corps, plac sur une charrette, fut tran par deux taurins
ns de la vache ressuscite, et qu'il fut enterr  la place
mme o ils s'arrtrent, et o fut depuis leve la chapelle
de saint Jugon, jadis saint Jouhon des Boays.

La statue du saint Jugon (p. 167), a t faite par un
menuisier qui se nommait Jrme l'Hopital, et vivait
vers 1770. Son saint Jugon,  qui il a donn le costume
traditionnel des paysans, est un gentil petit garon que les
Carentoriens aimaient beaucoup et qu'ils revoient toujours
avec le plus grand plaisir. (ABB LE CLAIRE, _L'ancienne
paroisse de Carentoir_, p. 34).

Saint Jugon, berger, dont la fte a lieu le 12 juin, est invoqu
contre la fivre et les maux de tte, il gurit les
moutons de la clavele. Il est patron de Carentoir;  La
Gacilly il a une chapelle qui fut rpare en 1838 par souscription
publique. Il s'y rend, le lundi de la Pentecte, un
grand concours de plerins; trois fois par an on y bnit les
semences, le 1er mars, le lin et le chanvre; le bl noir, l'un
des jour des Rogations, et le seigle, la premire semaine
de novembre. Les laboureurs s'y rendent avec de petits
sacs de semences qui sont bnits  l'issue de la messe. Ces
semences sont mles  celles qui doivent tre confies aux
sillons. (_Le chteau et la commune_, p. 148).

* * *

M. l'abb Le Claire, cur de Carentoir, donne dans la
monographie de cette ancienne paroisse quelques dtails
intressants sur le culte de ce saint trs populaire dans le
pays. Il avait  Carentoir, une chapellenie et une frairie.

La chapelle de saint Jugon des Bois avait t, suivant la
tradition, btie sur le tombeau du jeune saint, et pour en
perptuer la mmoire; au XVIIe sicle l'assemble sainct
Jugon se tenait tous les ans  la chapelle dans l'octave
du saint Sacrement et le lendemain, et le seigneur de La
Roche Gestin avait droit de coutume sur les marchands qui
y talaient. Ce jour l les reliques taient exposes  la
vnration des fidles, et un prtre, en surplis et en tole
promenait le vase qui les contenait sur les plerins prosterns.
Le clerg de Carentoir allait de l'glise paroissiale  la
chapelle, portant en triomphe le chef du bienheureux, et
aprs les prires, le doyen plaait un instant sur chacun la
tte vnre. En 1793 cette relique fut brise et foule aux
pieds, et l'on ajoute que celui qui l'enleva mourut subitement
sur la chausse de Saint-Nicolas de Redon. (ABB LE
CLAIRE, l. c. p. 70).




LX

Lgende de Rieux


Il existe une courte lgende dont le rcit a
souvent charm mon enfance et qui a rapport
 la ville de Rieux.

Rieux, me disait ma mre, tait autrefois une
cit importante quand Redon n'tait qu'un village;
mais les habitants de la ville taient durs et inhospitaliers,
tandis que ceux du petit village taient
doux et compatissants.

Un jour saint Sauveur, sous la figure d'un enfant
demi-nu, abandonn dans une nacelle, aborda
sous les murs du chteau de Rieux, o plusieurs
femmes lavaient du linge. L'enfant, d'une voix pleine
de larmes, les supplia de le recueillir, ou de lui
donner du pain pour apaiser sa faim, et quelques
linges pour se couvrir.

Les laveuses, sans piti, repoussrent la nacelle
que la mare montante porta jusqu'au village de
Redon, o d'autres laveuses plus humaines accueillirent
le petit suppliant, qu'elles nourrirent, rchauffrent
et vtirent. Saint Sauveur, touch des
soins et des bonts des Redonnais, leur prdit que
chaque jour leur village s'enrichirait, tandis que
Rieux s'appauvrirait. Vois, me disait ma mre,
combien la noble seigneurie est dchue et combien
le pauvre village a grandi et prospr. Aussi les
habitants de Redon, reconnaissants envers saint
Sauveur, ont bti une bien belle glise, qu'ils lui
ont ddie.

(CAYOT-DELANDRE, _Le Morbihan_, p. 276.)

Cette version, est, croyons-nous, la premire en date qui
ait t crite. Cayot-Delandre la tenait d'un de ses amis
dont il reproduit la lettre, o elle est, dit-il, rapporte avec
toute la nave simplicit qu'on mettait  la lui raconter
dans ses premires annes. Dans ce rcit, qui se rattache 
fondation de Saint-Sauveur de Redon, l'enfant est un
saint, ou plutt un des qualificatifs de Jsus-Christ, dont
on a fait une entit. Dans la lgende raconte sous une
forme littraire dans le _Conteur breton_, 2e anne, p. 213,
c'est Jsus-Christ lui-mme, qui aprs avoir prdit l'appauvrissement
de Rieux et la prosprit de Redon, disparat.

Voici en rsum le rcit de Fouquet: _Lgendes du Morbihan_,
p. 19-20.

Des lavandires de Rieux, qui tait alors une
grande ville, refusent tout secours  un enfant qui
tait dans une barque qui venait de s'chouer; la
mare la reporte  Redon o des laveuses compatissantes
le soignent. L'enfant grandit, c'est Jsus-Christ
qui dit: Rieux s'appauvrira tous les jours
d'un sou, et chaque jour Redon s'enrichira d'un
sou.

D'aprs les _Notes sur la chtellenie de la Touche en Frgac_,
imprimes  Cherbourg en 1861, le bateau resta suspendu
sous l'orgue de Saint Sauveur jusqu' l'incendie de
1787.

On raconte encore une autre lgende:

De Redon  son embouchure, la Vilaine se couvre
 certains moments et surtout  la suite des
temptes, d'un large ruban d'cume qui occupe
tout le milieu de son lit et se dirige avec le flot
vers l'amont de la rivire. Les habitants de Rieux
voient ce phnomne avec une sorte de terreur,
car ce ruban d'cume est, disent-ils, le chemin de
saint Jacques. Ce grand saint remontait la Vilaine
en marchant sur les eaux; il tait fatigu et voulait
s'arrter  Rieux qui tait une grande ville;
mais cette ville tait pleine de huguenots, et ces
mcrants ne permirent point  saint Jacques de
se reposer sur ce bord inhospitalier. Le saint,
irrit, s'cria d'un ton prophtique:  ville de
Rieux! tu seras dtruite! et, continuant sa route,
il alla fonder la ville de Redon.

Ce fut, ajoute-t-on, pour apaiser saint Jacques
et dtourner le mauvais prsage qu'on lui leva la
petite chapelle qui porte son nom.

(CAYOT-DELANDRE, l. c. p. 276).




LXI

Saint Guillaume et le Chemin-Chausse


Guillaume Pinchon venait voir des parents
qu'il avait dans les environs du Chemin-Chausse.
Il faisait chaud, et, se trouvant altr, il
entra dans un cabaret pour s'y rafrachir, aprs
quoi il donna sa bndiction  l'hte, et se disposa
 sortir. De l'argent, lui dit cet homme intraitable;
je veux de l'argent. Guillaume n'en ayant
pas, on saisit son brviaire.

Le saint continua sa route et alla coucher 
l'Htellerie de l'Abraham, o l'on eut pour lui
toutes sortes d'gard. On les poussa au point de lui
remettre, avant son dpart, le brviaire qu'on
avait t dgager et prendre au Chemin-Chausse.
Avant de sortir de l'Abraham, Guillaume profra
ces paroles, dont on y garde le souvenir:

Quiconque habitera l'Abraham y vivra  l'aise,
pourvu qu'il soit sobre et laborieux. Quant au Chemin-Chausse,
jamais il ne prendra d'accroissement,
et a mesure qu'on y btira une maison, il
en tombera une autre. Cette prdiction, disent
les habitants, s'est ralise jusqu' ce jour.

(HABASQUE, _Notions historiques,_ t. II, p. 91).

* * *

Cette lgende qui fut raconte  Habasque par les habitants
du village, ne diffre pas beaucoup du rcit d'Albert
Le Grand:

Il fut surpris de la nuict  son retour de Pleurtuis,
prs d'un bourg nomm le Chemin-Chausse,
de sorte qu'il fut contraint d'y loger. Le lendemain
il se leva de bon matin et se disposa de se remettre
en chemin, remerciant son hoste et priant Dieu
de le rcompenser. Cet hoste envers qui telle
monnoie n'avoit point de cours, se mit en colre,
le chassa de sa maison avec injures et paroles outrageuses,
et pour un pauvre escot retint son brviaire.
Le saint prelat, bien aise d'avoir receu cet
affront, mais marri que son brviaire lui avoit est
ost avant d'avoir dit son service, s'en alla en une
noblesse voysine, nomme l'Hostellerie Abraham,
o il fut reu  bras ouverts par le seigneur de la
maison et sa femme, lesquels ayant entendu ce
qui estoit arriv au Chemin-Chausse, envoyent
dgager son brviaire... Le saint ayant dit la
messe et disn, s'en retourna  Saint-Brieuc et
pria Dieu qu'il comblast de biens et de benedictions
ses bons htes et leur posterit, et l'on a remarqu
que les possesseurs de cette terre ont eu
abondance de biens... En punition de cette ingratitude
et inhospitalit, Dieu a voulu punir non
seulement cet hoste ingrat, mais encore tout le
bourg du Chemin-Chausse, voulant que la mmoire
demeurast  la posterit, veu que depuis ce
temps-l toutes les maisons de ce bourg n'ont peu
estre conserves en leur entier et sont toujours
ruineuses: on a beau les bastir tout  neuf et les
rparer, quand on les refait d'un cost, elles tombent
de l'autre...

Saint Guillaume, vque de Saint-Brieuc, XIIIe sicle (29 juillet),
est invoqu dans les calamits publiques. Il est le patron
du diocse de Saint-Brieuc, de Colline, de Langolen.

[Illustration: Effigie tumulaire de saint Guillaume Pinchon,
dans la chapelle Saint-Guillaume  Saint-Brieuc
(d'aprs une gravure du _Vieux Saint-Brieuc_).]




LXII

Les aboyeuses de Josselin


Un jour des lavandires taient runies  la
source connue aujourd'hui sous le nom de
Fontaine de la Vierge, pour y _essanger_ une lessive
et en scher les pices sur les buissons voisins,
prs desquels leurs chiens vigilants faisaient bonne
garde, quand tout  coup une pauvre femme en
haillons, maigre et souffreteuse, s'approcha d'elles
la main tendue, sollicitant un faible secours, un
petit morceau de pain. Mais les lavandires, loin
de prendre en piti sa misre, la traitrent de voleuse,
et poussrent la brutalit jusqu' lancer
leurs chiens aprs elle. Alors, au lieu et place de
la mendiante, se dresse, pleine d'une majest cleste,
la sainte Vierge, qui dit  ces mchantes
femmes:

--Je vous ai supplies et vous m'avez outrage;
je vous ai tendu la main et vous avez excit vos
chiens aprs moi; eh bien, soyez maudites, et que
votre chtiment serve d'exemple et de leon  tous
les coeurs peureux qui mprisent et insultent les
pauvres! toutes les fois que vous et ceux qui descendront
de vous, seront sur mes terres, au jour
qui m'est spcialement consacr, vous aboierez
comme des chiens, et vous vous tordrez dans des
convulsions!

 ces mots la Vierge disparut, et, depuis lors,
quand les descendants de ces lavandires, ignorants
de leur origine, viennent assister le lundi de
la Pentecte aux offices et  la procession de Notre-Dame
du Roncier, ils sont, aux abords de l'glise,
saisis d'affreuses convulsions, jettent des
cris inarticuls et des aboiements qui ne cessent
que lorsque, ports de force au tronc de Notre-Dame,
ils ont touch de leurs lvres cumantes les
saintes reliques exposes  la vnration des
fidles.

(FOUQUET, _Lgendes du Morbihan_, p. 58).

C. Jeannel a publi  Rennes, en 1855, un petit livre sur
les _Aboyeuses de Josselin_, o il dit avoir vu lui-mme des
aboyeuses amenes de force  l'autel, et il dcrit les scnes
qui s'ensuivent. Il dclare croire  la bonne foi des malades.




LXIII

Les petites vengeances
de monsieur saint Yves


En la paroisse de Gumen-Penfa, sur le bord
de l'ancien grand chemin, qui conduit de ce
bourg  Masserac, existe encore une vieille chapelle
ddie au bienheureux saint Yves, en grande
vnration dans le pays. Saint Yves est un puissant
protecteur et, se souvenant sans doute de
son ancien mtier d'avocat, il plaide volontiers en
Paradis la cause de tous ceux qui l'invoquent avec
pit et confiance; mais, aussi digne que compatissant,
il tient par contre  ce qu'on ne lui manque
pas de respect. Telle est du moins l'opinion
qu'ont de lui les habitants de Gumen-Penfa,
qui racontent  ce propos plusieurs lgendes.

* * *

Il ne fait pas bon se moquer des saints. Il y a j
nombre d'annes, un homme du village de Pussac,
situ, comme chacun sait, tout proche de la chapelle
Saint-Yves, et que ses nombreux tours
avaient fait surnommer _le grand farou_ (le grand
farceur) dblatrait sans cesse contre le saint patron
de la frairie, au grand scandale de ses voisins,
et ne manquait pas de dire souvent entre
autres _museries_ (plaisanteries) aux gens dvotieux
que, si saint Yves avait besoin qu'on veille si souvent
 sa chapelle pour l'amuser, il trouverait bien
lui, quelque jour, un bon moyen de le distraire.
Mais notre homme tait un fanfaron et son essai
ne lui russit gure.  quelque temps de l, en
effet, ayant pris un jeune geai en revenant un soir
de la foire de Fougeray, il n'eut rien de plus press,
passant devant la chapelle, que d'y jeter, malgr
ses cris, le malheureux oiseau en criant bien fort:
Tiens, saint Yves, toi qui n'as rien  faire, amuse
_te_ (toi) donc _o_ (avec) cela! Mais  peine le _grand
farou_ avait-il prononc son blasphme, que ses
jambes refusrent de le mener plus loin et que,
saisi d'une fivre ardente, il dut se faire porter
chez lui par ses compagnons de route. Il ne fut
guri qu'en promettant rparation  saint Yves, et
lorsqu'il lui porta en plerinage un oiseau de cire,
qu'on vit encore longtemps depuis dans sa chapelle.

* * *

Au village de la Landezais, tout proche la chapelle
de monsieur saint Yves, tait une jeune _chambrire_
(servante), la plus _accorte_ (dgourdie) de
tous les environs. Raffolant de la toilette et ne
songeant qu' paratre la plus belle aux assembles
d'alentour, sa matresse lui avait souvent
dit qu'elle vendrait son me pour un bout de ruban.
 coup sr, elle ne pensait point dire si vrai,
car cela arriva comme elle l'avait prdit. Un soir
de _filerie_ (assemble des gens d'un village runis
pour filer le lin  la veille d'hiver), un de ses
prtendus lui ayant demand si elle tait peureuse,
elle ne craignit pas de dire qu'assurment
elle n'avait peur de rien et que si on voulait lui
donner une _davantire_ (un tablier) de soie pour la
prochaine assemble, elle promettait d'aller ds le
soir, au coup de minuit, chercher toute seule, la
statue de saint Yves dans sa chapelle, distante
d'un kilomtre environ, pour la rapporter au village
de la Landezais. Plusieurs jeunes gens tinrent
la gageure et lui promirent la davantire demande,
si elle voulait excuter sa promesse.
Hlas! mal en prit  notre chambrire; elle partit
au coup de minuit, comme elle s'y tait engage,
mais elle ne revint pas; le diable l'avait emporte
et son _bourgeois_ (son matre), la cherchant le lendemain,
ne trouva dans le chemin de la chapelle
que sa chevelure pendue  un arbre et la statue
du saint qu'elle avait vole, entre ses deux sabots.

(Comte RGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Revue des Traditions
populaires_, t. IV, p. 340).




LXIV

Pourquoi les couturiers
sont gnralement boiteux


Un jour que monsieur saint Yves revenait de
Paris en Basse-Bretagne, il se perdit sur le
_tard_ (le soir) dans les grandes landes de Montnol
entre Gumen et Masserac. Le saint tait fort
ennuy, car les chemins taient mauvais et sa
monture avait perdu un fer. Mais ayant entendu
chanter, il reprit bon espoir et aperut bientt un
tailleur de la Cavelais qui revenait de sa journe.
Notre saint l'aborda aussitt et le pria de le remettre
dans son chemin en lui indiquant le bourg
le plus voisin, pour qu'il puisse faire referrer sa
bte. Mais au lieu d'obliger saint Yves, notre tailleur
qui n'avait gure de religion, se mit  le
railler et lui dit que puisque les moines allaient
_deschaux_, sa bte pouvait bien faire de mme, car
il tait juste que le valet manqut de souliers du
moment que le matre n'en portait point. Mais
saint Yves trouva la plaisanterie mauvaise, et voulant
punir aussitt ce gouailleur, il lui dclara qu'
l'avenir, lui et tous ses confrres qui n'auraient
pas plus de religion que lui, auraient comme son
cheval une jambe dfectueuse. Et voil pourquoi
la plupart des tailleurs sont boiteux aujourd'hui.

(Comte RGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Revue des Traditions
populaires_, t. IV, p. 350).

[Illustration: Saint-Yves
Rduction d'une image populaire, grave par PIXANET, de Rennes,
(Collection Paul Sbillot)]

Saint Yves, prtre official de Trguier, XIIe sicle, ft
le 19 mai, est le patron des gens de justice, de la ville et
du diocse de Trguier, du Huelgoat, de la Motte, de la
Poterie, de Louannec, du Minihy-Trguier, de Plougonver,
de Ploumiliau, de Plouray, de la Roche-Maurice, de Trdrez,
etc. Il a de nombreuses chapelles, surtout en pays bretonnant;
dans le pays gallo, il en a  Quintin,  Caro,  Saint-Helen,
etc. et il y est l'objet d'un culte assez rpandu,
surtout dans la partie centrale des Ctes-du-Nord.

[Illustration]




LXV

Pourquoi les gars de Saint-Servant
n'ont plus de fesses


C'est  une punition cleste que les gars de
Saint-Servant dans le canton de Josselin,
doivent d'tre privs de leurs _sietons_, racontent
ceux de Campnac et des paroisses voisines.
Quand saint Gobrien, qui a sa chapelle dans la
paroisse de Saint-Servant, quitta Vannes pour venir
vangliser le pays, les gens de Saint-Servant
le virent arriver d'un mauvais oeil, comme cela a
lieu souvent pour tout _hors venu_ qui se mle de dranger
les vieilles habitudes de chacun. Mais ce
fut le comble, lorsque le saint manifesta son intention
de btir une chapelle (qui lui fut consacre depuis),
dans l'un des plus frais vallons de la paroisse.
Aussitt, chacun de crier et rpter partout qu'en
construisant un nouvel difice, le pieux vque
voulait _rduire  rien_ leur ancien bourg, dont les
habitants, ne voyant plus venir la mme quantit
de monde  l'office de leur glise, seraient bientt
rduits  la mendicit. Ils rsolurent donc de s'en
venger, et un jour que le saint vque tait occup
 charroyer de la pierre pour la construction de sa
chapelle, ils profitrent de ce que, accabl par la
chaleur du jour, il avait mis quelques instants ses
boeufs  se reposer  l'ombre et s'tait endormi 
ct d'eux, pour lui jouer un mauvais
tour. S'approchant en sourdine
des pauvres animaux, avec leurs
faulx  la main, ils tranchrent
d'un seul coup les fesses des boeufs
de saint Gobrien. Mais le saint fut
rveill aussitt par les mugissements
de son attelage, et, indign
de la mchancet d'un peuple auquel
il ne voulait que du bien, il
montra aux coupables l'iniquit de
leur action et leur prdit que la Providence
 sa prire priverait  l'avenir
tous les descendants des paroissiens
de Saint-Servant de la
partie du corps qu'ils avaient voulu
retrancher  ses boeufs. Saint Gobrien remit alors
en place _le fessier_  ses animaux, mais depuis ce
temps, tous les Servantais durent se passer du
leur.

[Illustration: Statue de saint
Gobrien  l'intrieur
de la chapelle
 Saint-Servan:
elle forme le
couronnement
d'un contrefort.]

(_Racont en fvrier 1894 par un paysan de Campnac, et
recueilli par le marquis Rgis de l'Estourbeillon_, _Revue des
Traditions populaires_, t. IX, p, 401).

FOUQUET, _Lgendes du Morbihan_, p. 67-68, raconte que
saint Gobrien, chass de Vannes, alla dans un pays cart,
mais que personne ne voulut l'aider  construire son ermitage;
il fabriqua une charrue,  laquelle il attela un
boeuf; mais un jour que le saint tait en prire, les paysans
enlevrent un morceau de chair  la cuisse du boeuf. Le
saint demanda vengeance, et les habitants de ce lieu, eurent,
comme le boeuf, une plaie au mme endroit et, si
l'on en croit la lgende, leurs descendants ont un ct
moins form que l'autre.

Cayot-Delandre dit que dans une petite chapelle, au village
de Saint-Gobrien se trouve le tombeau du saint; une ancienne
fresque peinte sur le mur et maladroitement retouche
et rajeunie reprsente un chariot rempli de malades
auxquels le saint donne sa bndiction. Ces malades seraient
les Vannetais qui, aprs avoir chass leur pasteur, furent
accabls de maux et vinrent lui demander pardon et gurison.

Saint Gobrien, vque de Vannes, VIIe sicle, que le calendrier
breton place le 3, 11 ou 16 novembre est le patron
de Morieux et de Rohan; il a des chapelles  Camors, Mordelles,
Saint-Servant, etc.

[Illustration]




LXVI

La maldiction de saint Guyomard


Lorsque les gens de Srent voulurent choisir
saint Guyomard pour leur patron, il n'obtint
pas, tant s'en faut, l'unanimit des suffrages, et
les habitants du village de Botqueret entre autres
s'opposrent nergiquement au choix qu'on en
voulait faire et dirent de lui pis que pendre. Aussi,
aprs son lection, le saint se vengea en lanant
sur eux cette maldiction:

Tant que Botqueret sera
Borgne ou boiteux y aura.

(FOUQUET, _Lgendes du Morbihan_, p. 50.)

Saint-Guyomard est le nom d'une paroisse du Morbihan,
forme d'une trve de Srent.




LXVII

Saint Quay et les femmes curieuses


Saint Quai avait t faire son tour du monde
du ct de Jrusalem, si bien qu'en passant,
au retour, du ct de Lanvollon, il avait des ampoules
tout plein ses pauvres pieds; le temps tait
chaud en diable, et quand le voyageur, qui tait n
natif de Plouba, arriva en vue de la mer, il avait
une soif, une soif  vider un puits, s'il y en avait
eu un par l.

Un peu plus loin, sur la cte, saint Quay aperut
un village et mit le cap dessus. Il y avait l sur
le placis, huit ou dix femmes en train de baliverner,
et le bonhomme leur demanda  boire. Faut
vous dire que le vieux plerin avait une barbe
rousse de trois pieds de long, et une figure jaune
et maigre  faire peur; pas bonne mine du tout.
En sus, vu le jene et les ampoules, il donnait de
la bande comme un particulier qu'aurait pris plus
d'un quart de vin  la cambuse.

--Et que tu vas filer, vieux gabelou! lui dit une
commre qui tenait un balai vert  la main.

--Oh! que j'ai soif! dit saint Quay.

--Tiens, voil la mer, dit une autre, tu peux
aller boire  ton aise....

Alors le bonhomme se mit  genoux; il enfona
son petit doigt, comme un _fiferlin_, dans le milieu
d'une roche; et aussitt voil qu'une belle source
se mit  couler, et saint Quay de boire, de boire 
sa soif, et puis les femmes de regarder la chose
avec un tremblement de stupfaction, que cela
leur parut louche en diable, si bien se qu'elles mirent
 crier toutes  la fois:

--C'est un sorcier, c'est un sorcier!  l'eau, le
rengat!

--Oui,  l'eau, le Bdouin! mais faut le fouetter
avant, et de la bonne faon.

L-dessus, elles jetrent le grappin sur le pauvre
bonhomme chou sur le sable comme un cancre,
et, ma foi, elles le mirent sans dessus dessous et te
lui flanqurent une ration de filin, ou plutt de gent
vert, que cela devait lui cuire aprs, naturellement
parlant...

Quand les commres furent lasses de jouer du
balai et de rire, voyant que le pauvre fatigu pouvait
 peine virer sur sa quille, deux ou trois effrontes
s'en allrent prendre une vieille maie  pte,
on y plaa le bonhomme, et toutes les femmes se
mirent  la manoeuvre pour lancer  la mer ce
navire d'un genre nouveau.

La falaise tait trs haute  cet endroit; n'importe,
la maie et son matelot tombrent d'aplomb
sur la mer.

--Que le diable te conduise! dit une mchante
harpie, en se penchant sur la falaise, pour voir si
l'embarcation n'allait pas sombrer, et toutes les
autres, tendant aussi le cou  gauche, se mirent 
regarder.

Mais le petit canot filait tranquillement, avec
bonne brise, et vent arrire, tandis que les commres
regardaient toujours, le cou tendu comme
une chane de cabestan.

 la fin pourtant, deux ou trois se retournrent,
clatrent de rire en considrant les autres.

--Voyez donc, voyez donc, mes amies, comme
leur cou est devenu long!

--Oh! voyez donc, voyez donc, ripostaient celles-ci,
en riant  se tordre, comme leur tte est de
travers: elles ont attrap le torticolis, pour sr.

Naturellement tout ce branle-bas de combat
avait attir toutes les commres du pays. Les
curieuses tendaient un cou demesur pour voir,
et aussitt tous les cous des bonnes femmes s'allongeaient,
s'allongeaient et restaient virs 
gauche...

Depuis cette fameuse aventure les femmes du
pays ont conserv le cou long et de travers. Si
vous ne voulez pas le croire, allez-y voir. Et l'on
dit en outre, que le gent ne pousse plus dans la
contre, sans doute parce qu'il fut employ, contre
le pauvre saint Quay, au mauvais usage que vous
savez.

(DU LAURENS DE LA BARRE, _Nouveaux Fantmes bretons_,
p. 37-46).

 partir de cet endroit, un conte de bord se greffe sur la
lgende: une chaloupe noire accoste le petit canot o est
saint Quay, et un grand matelot, qui n'tait autre que le
diable, le prend avec une fourche et le hisse  bord; il lui
propose un pacte, saint Quay refuse de le signer, se met en
oraison et la pluie tombe; saint Quay la recueille dans son
chapeau  trois cornes, la bnit et en asperge le diable et
la chaloupe qui disparat: saint Quay reste seul dans son
petit risque-tout, et vient tranquillement aborder  la
cte.

* * *

Bien que Du Laurens de la Barre et l'habitude de prendre
du grandes liberts  l'gard des rcits populaires, j'ai
donn place  celui-ci, parce qu'il runit des lments que
l'on retrouve dans la tradition. Voici une autre lgende que
rapporte B. Jollivet, _Les Ctes-du-Nord_, t. I, p. 107.

La grve des Fontaines en Saint-Quay tire son
nom de plusieurs sources d'eau douce qui jaillissent
de la falaise. C'est l, d'aprs la lgende, que
dbarqua saint Quay. Les habitants l'accueillirent
trs mal et voulurent le chasser  coups de gent:
aussi depuis cette poque, cette plante a cess de
crotre dans la commune.

Un homme d'armes tant venu le sommer de la
part du seigneur de la Ville-Mario, de s'loigner,
le saint rpondit qu'il tait prt  obir,  la condition
qu'on lui rendt son bton qu'il avait plant
dans la falaise,  l'endroit d'o jaillit la premire
source. Mais le bton, quelque effort qu'on fit, ne
put tre arrach. Saint Quay demeura donc et ses
compagnons se rpandirent aussitt dans la contre
pour y prcher la foi.

* * *

Le Dr Paul Aubry me communique la note suivante
qui se rattache  l'un des traits rapports par Du Laurens.

Saint Quay tait sur une des plages de la commune
qui porte aujourd'hui son nom. L il se
trouvait en butte aux avanies des infidles. Un
groupe de femmes prenait grand plaisir  suivre
les pripties de ce drame, qui se passait tout 
fait au pied de la falaise. Pour le voir, quoique sur
le bord du prcipice, elles taient encore obliges
d'allonger le cou. Ce que voyant saint Quay, qui,
en cela tout au moins, semble n'avoir pas t d'une
grande charit chrtienne, leur dit: En punition
de ce que vous faites aujourd'hui, votre cou restera
toujours allong, il en sera de mme de vos filles.

La _Vie des saints de Bretagne_ ne contient aucun de ces
deux pisodes; elle fait saint K dbarquer sur la cte du
Lon, et elle ne mentionne aucunement le sjour du saint
aux environs de Saint-Brieuc.

Saint K ou Quay, vque et confesseur, (7, _alias_ 5 novembre),
Ve sicle, est invoqu pour les bestiaux. Il est le
patron primitif de Languenan, le patron de Plouguerneau,
Saint-Ouen, Cleden, Perros et Saint-Quay-Portrieux. Il a
de nombreuses chapelles.

[Illustration]




LXVIII

Saint Melaine


On raconte  Avessac que saint Melaine aimait
ds sa jeunesse  se rendre  l'cole 
Rennes, au grand dsespoir de sa mre qui et
de beaucoup prfr en faire un laboureur qu'un
grand savant. Souvent elle lui faisait des reproches
de son peu d'attrait pour les travaux des
champs et de sa ngligence pour la culture de leur
petit domaine. Or, un jour que notre saint avait
encore quitt ses bestiaux pour aller  l'cole 
Rennes, malgr les dfenses de sa mre, et la
grande distance qui sparait cette ville de sa petite
chaumire de Brain, il entendit tout  coup, au
milieu de la classe, sa mre qui l'appelait: Melaine!
Melaine! Il en prvint aussitt son matre qui
d'abord le prit pour fou et ne voulut pas le croire,
disant qu' une pareille distance il tait impossible
qu'il entendit la voix de ses parents. Mais le saint
insista, et ayant fait mettre au professeur sa main
droite dans la sienne, son pied gauche sur le
sien, celui-ci entendit aussi la voix, et, convaincu
alors de la vrit, laissa  l'enfant toute libert de
s'en aller.

Melaine,  son retour, trouva sa mre fort en
colre, et celle-ci, non contente de l'injurier durement,
sortit pour ramasser des gents et en
fouetta longtemps notre saint.

 partir de ce jour, saint Melaine quitta son
pays, et sur sa demande, par la permission de
Dieu, il n'y eut plus de gents dans la paroisse.
Ainsi prit naissance le dicton encore en vogue
dans la contre:

D'empe que sa mre le reprint,
        Gent en Brain,
        Melaine  Brain,
        Jamais ne vint.

Il existe encore dans la commune d'Avessac une famille dont presque tous
les membres ont sept et huit doigts  chaque main. La tradition locale
prtend que cette difformit hrditaire n'est qu'une punition inflige
par le ciel sur la demande de saint Melaine, un jour que celui avait vu
la queue de son cheval arrache par une personne de cette famille.

(Comte RGIS DE L'ESTOURBEILLON, _Lgendes du pays d'Avessac_, p. 21).

Cette lgende a t rapporte par Guillotin de Corson,
_Rcits historiques_, p. 19, sous une forme plus succinte et
moins populaire; mais lui aussi l'a recueillie oralement.

Ces pisodes de la vie de saint Melaine sont les seuls que
la tradition populaire semble avoir retenus; il est probable
qu'elle ne connat plus celui qui a inspir l'image que nous
reproduisons d'aprs l'_Histoire de Bretagne_, de M. A. de la
Borderie, qui le rapporte ainsi, t. I, p. 532.

* * *

Saint Melaine mourut vers l'an 530 dans sa retraite
chrie de Plaz (ou Placet), village en la paroisse
de Brain prs Redon, o il allait se reposer
avec bonheur, des fatigues de son piscopat. Le
bruit de sa mort promptement rpandu attira 
Plaz les vques des diocses voisins, lis d'affection
avec lui, Albinus d'Angers (saint Aubin), Lauto
de Coutances (saint L), Victurius du Mans et une
foule de prtres, entre autres Marcus, disciple
cher  saint Melaine.

Aprs la veille funbre solennellement clbre
 Plaz par les vques et le clerg, on dposa
le lendemain matin le corps du pieux pontife
dans une grande barque, o entrrent les trois
vques et le prtre Marcus. D'autres barques
suivaient, charges de peuple, charges de prtres,
charges des moines de Plaz chantant des psaumes
et des litanies. Tout ce funbre cortge remonta
la Vilaine jusqu' Rennes et vint prendre terre
au sud de l'agglomration qui formait alors cette
ville, vers le point aujourd'hui occup par l'escalier
du Cartage ou le bas de la rue de Rohan.

[Illustration: Saint Melaine et les prisonniers
dessin de BUSNEL.]

L tait la muraille de l'enceinte gallo-romaine,
avec sa base et ses neufs cordons de briques
qui avaient valu  Rennes le nom de _Ville
Rouge_. L, contre cette muraille se dressait une
tour; dans cette tour douze voleurs attendant la
mort se lamentaient.--Au bruit des chants et de
la procession funbre, informs que cette pompe
solennelle se dploie autour du corps du bon vque
Melanius, ces malheureux lui adressent une
ardente prire, sollicitant de sa misricorde--en
ce jour o il triomphait au ciel--leur dlivrance.
Tout  coup, un bruit sourd et fort comme un
coup de tonnerre se fait entendre, le mur de la
tour se frange du haut en bas, par cette brche les
voleurs sautent vivement, et ils vont grossir le
cortge funbre de leur librateur.

Saint Melaine, vque de Rennes, VIe sicle (6 novembre),
invoqu dans les calamits publiques, est le patron du diocse
de Rennes et des paroisses d'Andouill, Brain, Chtillon-sur-Seiche,
Cintr, Cornill, Domalain, Lieuron, Molan,
Moign, Montoir, Morlaix, Mouaz, Pac, Rieux, Saint-Melaine,
Broons, Sion, Thorign, Les Touches. On prononce
 Rennes, saint M'laine et parfois saint Blaine.

En Basse-Bretagne, il a une chapelle  Pllauf, o quelques-uns
prtendent qu'il est n. Saint Melaine avait d'autres
chapelles: deux  Carentoir, et une  Marou, o existait
un prieur.

Dans la commune de Plchtel on dcouvre sur les bords
d'un ruisseau les ruines de la chapelle de saint Melaine,
curieuse par sa fontaine qui coule dans la muraille du chevet,
au-dessous mme de l'ancien autel. Les paysans de la contre
vont en plerinage  saint Melaine pour avoir de la pluie.
Ils y portent comme offrande des pieds de cochon, et l'un
des plerins asperge, avec l'eau de la fontaine, un morceau
de bois, dernier dbris du saint, en disant:

Saint Melaine, mon bon saint Melaine,
Arrose-nous comme je t'arrose.

(AD. ORAIN, _Curiosits, etc. de l'Ille-et-Vilaine_, 1885, p. 5).




LXIX

Saint Marcoul


La tradition carentorienne qui s'est conserve jusqu' nous affirme que
saint Marcoul vint un jour frapper  la porte du chteau de la Ballue,
situ sur la voie Ahs, pour demander  y loger pendant la nuit. Le
seigneur de la Ballue ne voulut pas le recevoir, non plus que les
nombreux habitants du village.

Alors le saint se retira, aprs avoir prdit aux villageois que la
Ballue perdrait de son importance, et que son chteau s'engloutirait, ce
qui est arriv, au dire des habitants actuels de la Ballue.

De l, l'aptre s'achemina vers un lieu o se trouvait une petite maison
habite par un pauvre couvreur. Il frappa  la porte et demanda
l'hospitalit pour la nuit. Elle lui fut gracieusement offerte.

Ds le lendemain, il se mit  prcher l'vangile  son hte et le
convertit sans peine; il en fut de mme des habitants des villages
voisins.

Quand le saint missionnaire revenait de ses courses apostoliques, il
avait coutume, dit-on, de se reposer sur une grosse pierre place 
l'endroit o nous voyons aujourd'hui la croix de saint Marcoul, 
l'entre du bourg.

Avant de quitter ces braves gens qui l'avaient si bien reu, Marcoul les
remercia et dit  son hte que la bndiction de Dieu serait sur lui et
sur sa maison, et que celle-ci deviendrait le centre d'un grand village,
qui s'appellerait le village du Couvreur. La prdiction du saint ne
tarda pas  se raliser: en quelques annes la maison du couvreur devint
le village, puis le bourg de Kerentouer.

(ABB LE CLAIRE, _L'ancienne paroisse de Carentoir_, 1895, p. 19-20).

 Carentoir le pr de Saint-Marcoul est prs du village
de la Touche Marcad; la croix et la fontaine de saint
Marcoul se trouvaient  une petite distance de l'ancienne
glise. Il avait une statue, faite en 1771, qui en remplaait
une plus vieille.

Saint Marcoulff, abb de Nanteuil (VIe sicle), est le patron
de Carentoir; sa fte anciennement clbre le 7 juillet l'est
actuellement le 1er mai. Pour honorer leur patron, les
chapelles trviales avaient coutume d'offrir  l'glise une
certaine quantit de grain, avec lequel on faisait les tourteaux
de saint Marcoul, qui taient vendus  la porte de
la chapelle.




LXX

Saint Suliac et les nes


Saint Suliac avait tabli un monastre, au lieu
qui porte maintenant son nom; il y avait
plant des vignes et sem du bl. La Rance n'tait
alors qu'un faible ruisseau, qu'on traversait sur
deux mchoires d'nes, et en face de Garot se
voyait la mtairie de Rigourden, dont les nes
vinrent un jour brouter l'enclos des moines; ceux-ci
au bout de quelque temps s'en aperurent et les
chassrent.

L'abb alla reprocher au fermier sa ngligence;
mais celui-ci ne les garda pas mieux, et un matin
l'abb les trouva broutant sa vigne, et les frappa
de sa crosse en les maudissant.

Le propritaire alla  la recherche de ses nes,
qu'il trouva immobiles, prs de l'enclos des moines,
la tte retourne sur le dos; saint Suliac les
dlivra de cette position incommode, et les nes
s'en allrent, mais ils firent un tel bruit que le
saint pour ne plus en tre incommod, largit la
Rance et lui donna la largeur qu'elle a aujourd'hui.

On voyait nagure dans les caves du presbytre
un tableau sculpt en relief, fort vieux d'aprs la
grossiret du travail, et reprsentant les nes, la
tte retourne sur le dos.

La tradition populaire ajoutait qu'une ligne trace
 l'entour du jardin et quatre petites houssines
plantes aux quatre angles avaient suffi
pour rendre immobiles, comme devant un mur de
clture, le nes de Rigourden.

(Mme DE CERNY, _Saint-Suliac et ses Traditions_ (abrg), p. 13).

* * *

Dans la _Vie des saints de Bretagne_, d. Kerdanet, la lgende
de saint Suliac est assez dveloppe. Ce n'est qu'
partir du  8 que l'on trouve des ressemblances entre elle
et la lgende ci-dessus:

Ayant labour une pice de terre, il y sema du
bled, lequel crust fort beau; mais le bestail qui
d'ordinaire, passoit s prochains marets se jeta une
nuit dans ce champ qui n'estoit pas ferm et en
gasta une partie; le matin on vint en avertir saint
Suliac; il se mit en prire, et puis prit son baston,
dont il traa une ligne  l'entour du champ, et
aux quatre coins d'iceluy planta quatre petites houssines
pour toute haye et foss.... la nuit suivante,
les mesmes animaux, sortant des marets et pasturages
se voulurent jetter sur ledit champ; mais
si tost qu'ils toucherent cette ligne que le saint
avoit trace, ils devinrent tous immobiles, sans se
mouvoir ni se remuer non plus que s'ils eussent
est de marbre ou de bronze; le saint abb s'en
alla devers le champ, donna sa bnediction  ces
animaux, et leur deffendit dsormais de venir ravager
son bl: ce qu'ils observerent invariablement
et se retirerent dans les marets.

Dans la vie de saint Samson, des pourceaux ayant t
patre malgr la dfense dans les prairies appartenant aux
religieux, sont changs en boucs hideux.

(ALBERT LE GRAND,  21).

Saint Suliac (1er octobre), abb, VIe sicle, est le patron de
la paroisse de ce nom dans l'Ille-et-Vilaine, de Sizun, de
Tressigneaux; il a une chapelle  Plomodiern. Dans l'glise
de Saint-Suliac il est, dit-on, enterr au bas de l'ptre:
au-dessus est un autel o sont exposs dans des reliquaires
les ossements du saint; on y fait des neuvaines pour les
fivres. Il prserve aussi les animaux des pizooties, et est
invoqu pour la gurison des plaies.

Une pierre d'autel d'une chapelle qui, d'aprs la tradition
avait t btie par saint Suliac lui-mme, a t plusieurs
fois vendue et dplace, et est toujours revenue  la place
que le saint lui avait assigne; aujourd'hui qu'elle a disparu
sans qu'on sache o elle est, le peuple assure que le
patron l'a cache et qu'on ne la retrouvera que lorsqu'une
glise sera rdifie l o elle tait jadis. (Mme DE CERNY, l.
c. p. 6, 11).




LXXI

La submersion d'Herbauge

Quand Herbauge la grande ville
Sur les eaux reparatra,
Nantes, Nantes la vieille sibylle
De ses bords disparatra.


Autrefois il y avait a Grandlieu une ville qu'on appelait Herbauge, et
qui se trouvait  la place o sont les eaux. Les gens de l taient
riches, riches, mais trs mauvais; ils menaient une vie de paens et
adoraient une espce de diable tout d'or.

Voil que saint Martin voulut les sauver; il vint dans la ville et ne
trouva personne pour le loger, except Romain et sa femme. Il prchait
tous les jours, mais il avait beau dire et beau faire, ils continuaient
tous  croire  la bte d'or.

Un soir que tout le monde tait en fte, qu'on dansait et chantait dans
les rues, voil que le saint fut averti que le bon Dieu tait lass de
tous ces paens et que, puisqu'ils ne voulaient pas se convertir, il
allait les faire prir en noyant toute la ville. Bien vite saint Martin
courut avertir Romain et sa femme, et leur dit qu'il avait permission de
les emmener, mais  la condition qu'ils ne se retourneraient pas et
qu'ils n'emporteraient que de quoi manger.

La femme de Romain venait justement de faire cuire une fourne; elle mit
trois tourteaux sur sa tte, et avec son homme, elle suivit le saint. Il
faisait tout noir, noir comme terre, et ils ne voyaient pas  un pas
devant eux. Voil qu'ils entendent un grand bruit, comme si toute la
terre tait en eau bouillante. La femme eut peur, elle se retourna, et
tout aussitt elle fut change en pierre avec ses tourteaux. Romain ne
l'entendant plus marcher, se retourna de mme, et fut aussi lui chang
en pierre. On les voit encore dans une pre au bord de l'eau  Saint
Martin. Tous les ans, la veille de Nol, ceux qui pchent en barque
entendent les cloches sonner sous l'eau.

(_Cont par Nannon La Racine,  la Haye Fouassire et recueilli par M.
Pitre de l'Isle du Dreneuc_).

* * *

 six cents mtres de Saint-Martin, on voit deux pierres. D'aprs la
tradition locale, lors de la submersion d'Herbauge, une femme ptrissait
son pain; elle se sauva en emportant dans une grle ses tourons, qui
sont auprs de la grosse pierre et sont de moyenne dimension. Une autre
pierre dans la mme pre est le fils de la bonne femme, nomm Pierrot,
qu'elle avait pri Dieu de lui laisser emmener; mais s'tant dtourne,
elle fut change en pierre ainsi que le pauvre Pierrot.

(BIZEUL, _De Rezay et du pays de Rais_, p. 50).

Dans la _Vie des saints de Bretagne_, saint Martin va pour
dtourner de leur mauvaise vie les habitants d'Herbauge;
mais il les prche en vain, et ne trouve bon accueil que
chez une bonne femme et son mari. Dieu lui ayant rvl
qu'il allait punir cette ville impie, il leur commande de
sortir de la ville avec lui, et de se garder bien de regarder
derrire soi. Ils n'estoient guerre loin que sainct Martin
s'estant mis en oraison, il se fit un effroyable tremblement
de terre, laquelle s'ouvrant, engloutit cette ville, avec ses
tours, murs, chasteaux, faux-bourgs et autres appartenances
qui en moins d'une heure fondirent en abyme, et en leur
lieu se fit un grand lac qui s'appelle  prsent le lac de
Grandlieu. L'hostesse de saint Martin, oyant la fracas et
le tintamarre que causoient la cheute des difices, les cris
et lamentations de ceux qui perissoient, se dtourna pour
regarder ce que c'estoit, sans se soucier de la deffense du
saint; mais elle en fut punie sur-le-champ, ayant t
convertie en une statue de pierre. (Ed. Kerdanet, p. 647).

Saint Martin de Vertou, abb, VIe sicle (27 octobre), est
le patron du Bignon, de Gorges, de Lavau, de Mouzillon,
du Pertre, de Pont-Saint-Martin, de Vertou.




LXXII

Le voleur puni


 la chapelle de Notre-Dame de Bon Encontre,
prs Rohan, une fentre est mure; voici ce
que racontent  ce sujet les habitants du pays.

Une nuit, certain voleur s'imaginant trouver des
richesses dans la chapelle, rsolut de s'y introduire;
mais il avait compt sans la patronne du lieu.
Lorsqu'il eut bris le vitrail d'une des fentres, il
fut bien surpris, une fois mont sur la muraille,
de ne pouvoir plus bouger; en vain essayait-il de
descendre d'un ct ou d'un autre, impossible de
remuer. Le malheureux n'a jamais pu descendre
depuis lors, et vous le voyez ptrifi et blotti dans
la maonnerie qui remplace la verrire dfonce par
lui; il est  genoux et semble demander grce.

Telle est la lgende; voici la ralit: au XVIIIe
sicle, on dmolit un oratoire o se trouvait le
tombeau d'un chevalier surmont d'une statue
tumulaire. La mode tait alors de boucher les fentres
avec du moellon, pour viter l'entretien des
vitraux; on employa ce pauvre chevalier  fermer
en partie l'une des baies, et voil, comme quoi il
figure aujourd'hui dans la muraille qui remplit la
fentre. Intrieurement un badigeon recouvre cette
profanation; mais du dehors on distingue si bien
dans la maonnerie le personnage agenouill, que
le peuple a invent le rcit qui prcde.

(GUILLOTIN DE CORSON, _Journal de Rennes_, 13 dcembre 80).

[Illustration]




LXXIII

Saint Eustache


Il y avait une fois un monsieur qui tait grand
chasseur, et il n'tait pas chrtien. Il s'appelait
Eustache. Un jour il fut  la chasse, et, ayant
vu un cerf, il essaya de le tuer. Mais il ne put y
russir, et le cerf s'approcha et lui dit:

--Je suis ton Dieu, je ne te crains pas; je viens
te prvenir que si tu veux tre heureux, il faut te
faire baptiser, toi, ta femme et tes deux enfants,
sinon tu n'auras que du malheur en cette vie et
dans l'autre. Si tu veux te faire baptiser, tu seras
priv de tous les biens de ce monde, tu perdras
ta femme et tes deux fils; mais un jour vous serez
runis tous les quatre, et heureux  jamais.

Le chasseur raconta  sa femme ce qui lui tait
arriv, et elle consentit  recevoir le baptme,
ainsi que ses enfants.

Peu aprs, ils devinrent pauvres comme les
mendiants des chemins, et ils rsolurent de quitter
le pays. Comme ils taient sur le point de s'embarquer,
et qu'ils n'avaient pas de quoi payer le
passage, le capitaine dit au mari:

--Si tu veux laisser ta femme, je te donnerai
le passage  toi et  tes deux fils.

Comme Eustache savait qu'il tait destin 
perdre sa femme, il la laissa au capitaine et
s'embarqua avec ses deux fils. Ils abordrent en
pays tranger, et se trouvrent au milieu d'une
petite fort, o ils s'endormirent tous les trois. 
son rveil, le chasseur ne retrouva plus ses deux
fils; il en fut bien chagrin. Mais comme il n'avait
pas de quoi manger, il demanda de l'ouvrage dans
une ferme, o on l'employa aux besognes les plus
grossires.

Il survint une grande guerre, et Eustache, ayant
t reconnu pour un guerrier de mrite, devint
capitaine; ses fils taient soldats dans son arme.

Un jour qu'ils se promenaient dans la campagne,
ils rencontrrent leur mre qui ne les reconnut
pas; ils lui demandrent qui elle tait. Elle leur
dit son nom, et leur raconta comment elle avait
perdu son mari et ses petits garons, puis, qu'ayant
t retenue  bord d'un navire, le capitaine, qui
avait voulu lui faire violence, avait t tu d'un
coup de tonnerre. Maintenant, dit-elle, je cherche
mon mari et mes petits enfants, car je crois
qu'ils ne sont pas morts.

--C'est nous qui sommes vos enfants, lui dirent
les deux soldats. Nous avons perdu notre pre
lorsque nous tions endormis dans un petit bois,
aprs avoir travers la mer. Quelqu'un nous avait
enlevs sans nous rveiller.

La mre tait si contente qu'elle alla se jeter aux
pieds du capitaine, pour lui demander de laisser
ses fils aller avec elle.

--Relevez-vous, dit-il, et contez-moi votre
histoire.

Quand elle lui eut dit ses aventures, il reconnut
que c'tait sa femme, et il l'embrassa en lui
disant:

--Je suis Eustache, ton mari.

Plus tard, on sut qu'ils taient chrtiens: les
paens les jetrent tous les quatre dans une
fournaise ardente, et ils moururent au milieu du
feu, en chantant des cantiques.

(_Recueilli en 1882, aux environs de Dinan, par Mlle Elodie
Bernard_).

* * *

Cette lgende reproduit en, les abrgeant beaucoup et en
y ajoutant quelques traits, les principaux pisodes de la vie
de saint Eustache telle qu'elle est raconte dans la Lgende
Dore (cf. JACQUES DE VORAGINE, t. I, p. 335, d. Brunet). Si je
lui ai donn place parmi les Lgendes dores de la Haute-Bretagne,
c'est parce que  Saint-Cast, pays assez voisin de
Dinan, on la raconte  peu prs de cette faon et que l'on
montre sur la grve de La Mare, l'endroit o le saint dbarqua
avec ses enfants. Il me semble probable que cette
lgende vient du livre cit plus haut, qui a t si populaire
au moyen ge.

Les habitants de Teillay et des environs ont, dit M.
Guillotin de Corson, _Rcits historiques_, p. 56, une grande
dvotion pour ce bienheureux, car suivant un dicton
populaire:

Saint Eustache
De tous maux dtache.

Il a une chapelle au milieu des ruines de l'ancien chteau du Teillay;
sur son rustique autel, on voit le saint en habit de chasse;  ses pieds
se trouve son chien fidle, devant lui se montre le cerf mystrieux
prsentant la croix au-dessus de sa tte.  saint Etienne en Cogls a
lieu un plerinage  la chapelle de saint Eustache, prs de laquelle est
un beau rocher  bassin; il est surtout frquent par les femmes qui
dsirent avoir des enfants, et a lieu le vendredi saint. Il y a un autre
plerinage  Erc en La Me prs d'une chapelle de Saint-Eustache.

[Illustration]




LXXIV

Saint Georges


On raconte a Chtillon-en-Vendelais, que, il y a bien longtemps, un
pieux laboureur voulant dbarrasser les pierres, dites la Roche-Aride,
des sorciers et des sorcires qui les hantaient s'tait mis en prires
sous un htre, au lieu appel depuis Saint-Georges, et l suppliait ce
grand et valeureux saint de venir avec son arme purger le pays des
malins esprits qui le dsolaient.

Saint Georges,  la fin se laissa toucher et vint  la tte d'une lgion
de cavaliers, livrer un assaut aux suppts du diable, qui furent battus
et mis en droute.

La mle avait t si longue, et si rude, que les chevaux de la lgion
de saint Georges tarirent, tellement ils taient altrs, une source qui
coulait au pied de la Roche-Aride.

Puis saint Georges et ses glorieux compagnons, avant de retourner au
Paradis, vinrent se reposer  l'ombre du htre sous lequel priait le
laboureur.

Ce serait en mmoire du passage du saint guerrier et pour le remercier
de sa puissante intervention, qu'une chapelle aurait t rige et
place sous son vocable dans l'emplacement mme du htre.

(BZIER, _Supplment  l'Inventaire_, p. 49).

Chtillon-en-Vendelais a en effet saint Georges pour patron,
et son glise lui est ddie; au XIe sicle il y avait un
prieur, sous le vocable de saint Georges, qui relevait de
l'abbaye de Saint-Florent.

[Illustration]




LXXV

La Vierge sauve Lamballe


Le souterrain qui part de dessous l'glise
Notre-Dame,  Lamballe, va jusqu' la mer;
il a t creus par les Anglais, qui voulaient s'emparer
de la ville. Les habitants furent avertis du
danger par un des saints de l'glise; son doigt,
qui tait primitivement lev, se baissa un peu
tous les jours; on finit par le remarquer, et, ayant
creus dans la direction que montrait le saint, on
trouva le souterrain.

Les Anglais furent surpris, et l'on en tua tant,
qu'il y avait, dans la rue Bario, un _moulant_ de
sang assez fort pour faire tourner la roue d'un
moulin. Pour atteindre ceux qui taient rests
dans le fond du souterrain, on attacha des faux 
deux boeufs, dans l'oreille desquels on mit de
l'argent-vif (du mercure), et on les lcha dans le
souterrain, o ils mirent en pices ce qui restait
des Anglais.

C'est depuis cette dfaite que les Anglais appellent
Lamballe: le tratre Lamballe.

(_Recueilli  Saint-Gien en 1880_).

Il circule une autre version de cette prtendue dfaite
des Anglais; M. Cauret l'a recueillie, et l'a reproduite  la
suite de la prcdente dans les _Mmoires de la Socit
d'mulation des Ctes-du-Nord_, 1887.

Au-dessus de la porte d'entre de Notre-Dame,
ct ouest,  l'intrieur, le visiteur aperoit une
statue en bois, haute de deux mtres, dont la pose
ne laisse pas de surprendre en pareil lieu.

La tte est lgrement renverse en arrire et
nue; le bras droit est lev au-dessus de la tte; la
main, un peu tendue, supporte un emblme indchiffrable,
mais pouvait aussi bien, dans le principe,
agiter les grelots d'une _Folie_ que jeter le
bonnet phrygien d'une Raison par dessus les
moulins; le pied cambr, le bras gauche arrondi
et un peu loign du corps ont l'air d'esquisser
une figure de carmagnole.

Les vieux conteurs vous chuchotent  l'oreille
que c'est une statue de la Libert ou de la Raison,
qui fut substitue a celle de la Vierge miraculeuse,
pendant la grande Rvolution[9]. Leurs pres ont
parfaitement connu la vieille demoiselle qui servit
de modle au sculpteur, quand elle tait jeune.
En les poussant un peu, ils vous disent mme son
nom.

Toujours est-il que cette statue est reste au-dessus
du matre-autel jusqu' ces dernires
annes: quand on a refait les boiseries du choeur,
on a remis la statue miraculeuse  sa place et on a
report la grande aussi prs que possible de la
porte, sans oser la mettre dehors.

Quand on en fit la Foi,  la Restauration, on lui
appuya le bras gauche sur une croix qu'elle parat
tenir malgr elle, et on substituait l'emblme qu'elle
devait avoir dans la main droite celui qu'elle
porte aujourd'hui.

Si l'on en croit la lgende, cette statue serait le
saint dont le bras s'abaissa pour indiquer le souterrain.

Les Anglais avaient pntr dans la place et se
prparaient au pillage, aprs avoir mis une bonne
garde  l'entre du souterrain. Ils descendaient en
ville par la grande rue Notre-Dame, en rangs plus
serrs que la foule qui suit le Saint-Sacrement 
la Fte-Dieu. Dans leur prcipitation, ils oublirent
deux normes coulevrines charges  mitraille,
chacune contenant plus de quatre barriques de
projectiles, et qu'ils avaient braques sur la ville
pour effrayer les habitants.

Une pauvre veuve, femme du peuple, priait
toute seule  Notre-Dame, avec son petit enfant,
quand elle vit cette grande statue lever son bras
droit et tenir dans sa main une torche allume.

Saisie de frayeur, elle sort en toute hte, aperoit
la mche qui fume auprs des coulevrines
restes sans gardiens et la rue pleine d'assigeants
se ruant au pillage. Le geste de la statue, mais
c'est l'ordre de mettre le feu, ce qu'elle s'empresse
de faire. On entendit alors une dtonation pouvantable
et tous les Anglais furent massacrs, un
peu par la mitraille et beaucoup par une puissance
surnaturelle qui profita du nuage de fume produite
pour tuer le reste.

Le geste si bizarre de la main gauche aurait indiqu
le souterrain aux dfenseurs de la place,
avant l'entre des Anglais.

[Illustration]




LXXVI

La Vierge de la Grand'Porte  St-Malo
et la Vierge de Rennes


Un brick de Saint-Malo qui faisait voile vers
les Indes aperut un jour un objet volumineux
qui flottait sur l'eau. Une chaloupe fut le
chercher; c'tait une caisse cercle de fer dans
laquelle se trouvait une statue de la Vierge, et
l'quipage fut bien tonn de voir qu'une telle
masse avait pu flotter sur l'eau. Le capitaine fit
disposer une place convenable dans l'entrepont
pour y placer la statue, faisant le voeu de l'offrir 
la ville de Saint-Malo, aussitt aprs son retour. Il
voulut alors continuer sa route, mais il eut  subir
une telle srie d'ouragans extraordinaires, qu'il
finit par comprendre que la Madone de pierre ne
voulait pas aller aux Indes et avait hte de se
trouver  Saint-Malo. Aussitt le beau brick vira de
bord, bout pour bout, et grand vent arrire, fila
vers le Clos-Poulet o il arrive aprs une trs
rapide traverse.

La Vierge fut porte triomphalement dans le
choeur de la cathdrale o elle resta expose plusieurs
mois  la dvotion des fidles. Ensuite, elle
fut place au-dessus de la Grand'Porte,  la place
o elle est encore aujourd'hui.

(E. HERPIN, _La cte d'Emeraude_, p. 1).

* * *

On attribua  cette statue plusieurs miracles:
c'est elle qui arrta jadis l'incendie qui menaait
de dtruire Saint-Malo, et une pieuse croyance
raconte que jamais une calamit publique ne frappera
la ville tant qu'une bougie brillera aux pieds
de Notre-Dame de la Grand'Porte.

M. Harvut me communique la lgende qui suit:

En 1693 et 1695 les Anglais bombardrent la ville
de Saint-Malo, mais sans rsultat apprciable;
dans ce mme temps, on s'aperut un jour que la
Vierge de la Grand'Porte avait tendu le bras
droit, et semblait, du doigt, indiquer un point de
la place qui s'tend devant sa niche. Comme on
craignait toujours les embches des ennemis de la
France, on fit des recherches sur le point qu'indiquait
la Vierge, et on dcouvrit  une certaine
profondeur un dpt de matires inflammables et
explosibles, munies d'une mche se profilant au
dehors, et destines videmment  faire sauter le
quartier. Aussitt cette dcouverte faite, la Vierge
reprit sa position habituelle.

Dans son livre sur les rues de Saint-Malo, M. Harvut
donne quelques dtails sur cette statue:

Au-dessus de la porte, du ct intrieur des fortifications,
existe une niche dans laquelle le Pre Vincent Huby, jsuite,
fit placer solennellement, en 1663,  la suite de l'incendie
de 1661, une statue de la Vierge de grandeur plus que
naturelle, pour mettre la ville sous l'invocation de
Notre-Dame-de-Bon-Secours.

* * *

Lorsque la statue de Notre-Dame-des-Miracles fut solennellement
remise en son premier et ancien autel, le P.
Georges Fautrel crivit la relation de cette crmonie, que
M. de Kerdanet a rimprime dans son dition de la _Vie
des saints de Bretagne_.

On y trouve ce passage, o il rapproche le miracle de Saint-Malo,
d'un prodige plus ancien arriv dans une autre ville
de Bretagne: Il n'est presque personne  Rennes qui ne
sache que depuis plus de trois cents ans, la ville doit sa
dlivrance  la sainte image de Notre-Dame des Miracles.
On ne peut entrer dans Saint-Sauveur, qu'au centre et au
coeur de cette glise, il ne s'y remarque aussitt une pierre
assez visible qui s'lve un peu de terre et semble fermer
un puits: qui ne sait ce qu'elle fait l, ne se peut empcher
d'en demander la raison. Mais la tradition apprend 
tous ceux qui s'en informent que cette pierre est l pour
boucher l'ouverture d'une mine que firent autrefois les
Anglais ayant dessein sur la ville, dans le dsespoir o ils
toient de l'emporter autrement que par surprise. De plus
elle nous dit que Rennes en fut miraculeusement dlivre
par la faveur de la sainte Vierge, dont l'image qui est
encore la mme et sur le mme autel qu'elle toit alors,
par un sensible mouvement de main, montra distinctement
le lieu de la mine et l'endroit par o l'ennemi prtendoit
faire irruption. Et ce qui lui en ta le moyen ce fut que la
propre nuit qu'il avoit arrte pour l'excution de son
dessein, le peuple appel en l'glise de Saint-Sauveur, au
bruit extraordinaire des cloches qui sonnrent d'elles-mmes
 plusieurs reprises, au grand tonnement de tout
le monde, deux cierges ayant apparu sur l'autel o cette
sainte image est honore, on s'aperut aussitt du danger
o l'on toit, et il ne fut pas difficile aux braves qui
dfendoient la ville de repousser ces aventuriers, qui, pour
s'tre engags en cette occasion, furent ensevelis en la
propre fosse qu'ils avaient faite.

[Illustration]




LXXVII

La Vierge du Temple et les Anglais


En 1758, au moment du dbarquement des
Anglais en Bretagne, la statue de la Vierge du
Temple suait tellement que deux hommes taient
constamment occups  l'essuyer. On dut  son
intercession de voir les Anglais rtrograder. Jamais
en effet,  ce que les paysans racontrent  Habasque
vers 1832, ils ne purent dpasser le Temple,
bien qu'on ne leur oppost pas de troupes. Suivant
une autre lgende que j'ai recueillie, la Vierge pour
arrter l'ennemi, fit grossir de telle sorte le ruisseau
qui passe  cet endroit, que les Anglais ne
purent le franchir.

(PAUL SBILLOT, _Traditions de la Haute-Bretagne_, t. I,
p. 369).

La chapelle du Temple, qui est fort ancienne, est situe
au village de ce nom, en la paroisse de Plboulle.




PERSONNAGES SACRS
QUI FIGURENT DANS LA PETITE LGENDE DORE


Aaron, 162.

Abraham, 93, 151.

Amateur, 79.

Andr, 74.

Anne (sainte), 83.

Antoine, 75, 77, 90.

Arbrissel, 88.


Benot de Macerac, 109.

Blanche (sainte), 1, 5.

Briac, 29.

Brigitte (sainte), 115.


Cado, 32.

Carapibo, 133.

Cast, 29, 31.

Chasn (sainte de), 135.

Cieux, 28.

Clment, 14, 16, 21.

Congard, 148.

Convoyon, 62, 154.

Corentin, 144.

Couturier, 132.


Dolay, 148.


Enogat, 29.

Eustache, 211.

Eutrope, 79.


Fiacre, 62, 65, 70.

Froumi, 8.


Gendrot, 138.

Georges, 214.

Germain, 10, 97, 151.

Gobrien, 185.

Gorgon, 148.

Goustan, 38.

Grav, 148.

Gunol, 13, 69.

Guillaume, 52.

Guillaume Pinchon, 157, 161, 174.

Guingalois, 67.

Guyomard, 188.


Hubert, 58.


Jacques, 11, 173.

Jacut, 24, 148.

Jean, 77.

Jsus, 172.

Job, 93.

Jugon, 164.


Lambert, 156.

Lger, 49.

Lnard, 141.

Lin, 113.

Lunaire, 29, 33, 34.

Lyphard, 60.


Malo, 29.

Marcoul, 200.

Martin, 48.

Martin de Vertou, 48, 204.

Mathurin, 79.

Maudez, 70, 72, 148.

Maurise, 157.

Mauron, 152.

Men, 55.

Melaine, 195.

Mloir, 144.

Michel, 45.

Mirli, 98.

Morin (Pierre), 54, 106.


Notre-Dame, 95, 100, 103, 106, 114, 127, 129, 208, 216, 220, 224.


Pabu, 85.

Pataude (sainte), 134.

Patrice, 49.

Perreux, 148.

Piti (sainte), 83.

Pontin, 8.


Quay, 189.


Riowen, 12.

Roch, 64.

Rou, 135.


Sainte aux pochons, 136.

Samson, 107, 204.

Sauveur, 171.

Servan, 29.

Suliac, 202.

Syphorien, 41.


Tudual, 85.


Valay, 43.

Viau, 50.

Victor de Campbon, 63.

Vierge (la sainte), 9, 40, 49, 95, 177, 216, 220, 224.

Volvire (Mlle de), 133.

Vran, 151.


Yves, 179, 182.

[Illustration: Croix de la partie franaise du Morbihan, d'aprs
ROSENZWEIG, _Les Croix de pierre du Morbihan_.]

_Achev d'imprimer_
le dix-sept avril mil huit cent quatre-vingt-dix-sept

PAR
H. DALOUX

14 _bis_--RUE LOFFICIAL--14. _bis_
BAUG
(Maine-et-Loire)


NOTES:

[1] Cf. SBILLOT. _Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne_, t.
1, p. 326; en Berry une lgende substitue saint Martin  saint Michel,
et lui fait btir en hiver un moulin tout de glace, que le diable troque
contre un moulin de pierre qu'il avait construit.

[2] Voir p. 62, une lgende qui se rattache  cette roche.

[3] Village du Gouray, peu distant de la colline o se trouve la
chapelle de saint Roch.

 Mnne, au milieu d'un ancien retranchement est la chapelle en ruine
de saint Roch. (CAYOT-DELANDRE, p. 340).

[4] Guillaume.

[5] Il mentionne le rcit qui se faisait dans le peuple de Montfort
d'une empreinte laisse par la cane sur le manteau de la chemine de la
grande salle du chteau.

[6] La mort des fes. _Contes populaires de la Haute-Bretagne_, 2e
srie, n XX.

[7] Village de Saint-Aaron,  six kilomtres de Notre-Dame, o l'on
prtend voir les ruines d'un vieux chteau.

[8] Voir la lgende de la page 68; Mlle de Volvire mouru en odeur de
saintet, l'an 1694.

[9] D'aprs une communication de M. Jules Lemoine, cette statue, qui lui
semble du XVIIe sicle, vient de l'abbaye de Saint-Aubin-des-Bois.





End of the Project Gutenberg EBook of Petite lgende dore de la
Haute-Bretagne, by Paul Sbillot

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*** START: FULL LICENSE ***

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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